La chose en relief et le relief des collines

Deux gros blockbusters coréens de l’été nous donnent des nouvelles contrastées de l’industrie du cinéma local : d’un côté, Sector 7, 7광구,premier film coréen en 3D relief, n’est même pas un film tellement c’est nul. Loin de nous l’idée de dénigrer le principe du relief, mais le film fait l’unanimité contre lui, cela vaut le coup de ce pencher sur le naufrage. De l’autre, 고지전, The front line, surprenante réussite, rappelle à tout le monde ce qu’est le cinéma, en 3D ou non.

La chose Sector 7, donc, est aussi informe que son monstre en 3D pourchassant les personnages dans les couloirs d’une plateforme pétrolière. Le projet est le premier en relief 3D de l’industrie coréenne , industrie passablement jalouse qu’Avatar ait été le plus grand succès du box-office local. Car le pays a indéniablement un savoir-faire en 3D, reconnu en animation (nombre de mangas japonais font leur 3D en Corée), mais dès qu’il fallait s’attaquer à plus gros, comme le monstre de The Host, il fallait faire appel à l’extérieur. Depuis le film de Bong Joon-ho sont sortis quelques films locaux où on a vu des effets en 3D au niveau hollywoodien. Il était donc temps de faire un blockbuster à effets spéciaux 100% coréen, et pourquoi pas explorer la 3D façon Avatar.

Autour des petites mains qui cliquaient pour digitaliser Sector 7, la production a oublié de mettre une équipe de film

D’un pur point de vue technique 3D, Sector 7 tient la route. Le relief est parfois bien exploité dans les séquences sous-marines (c’est un peu « bonjour les petits poissons ! »). Le monstre vaut à peu près, là encore juste techniquement parlant, celui de The Host. Le problème, monstrueux, est qu’autour des petites mains qui cliquaient pour digitaliser ce berzingue, la production a juste oublié de mettre une équipe de film. Un film, vous savez les gars, le truc avec un scénario, des acteurs, et un mec qui coordonne le tout ? On m’a raconté que le mixage sonore s’est fait en quelques heures, et a été bouclé le matin même de la sortie en salles. Tout a dû être ainsi torché. L’affiche et le trailer du film font espérer une ambiance Abyss/Alien. Reconnaissons au film qu’il n’essaye même pas de nous mentir sur ce point : dès les premières secondes sous l’eau, on oublie Abyss et on voit venir, gros comme un Titanic, le naufrage.

Comment peut-on claquer autant d’argent pour faire juste un pitoyable drama télé? Car le film est d’abord visuellement atroce. Pitoyable, parce que les acteurs, hystériques sans conviction, font des vannes atterrantes au milieu de combats ridicules avec le monstre en 3D. Lequel est à l’image du film : informe, sans personnalité, soulant, à part des espèces de filaments. Rien à voir avec les créatures de The Host, Alien, Super 8, parfois bouleversantes. Risible, encore, lorsque ça essaie de faire peur mais qu’il n’y a pas deux plans montés correctement, pas une notion de suspense. La bête baveuse apparaît plein écran au bout d’une demi heure, sans aucun sens de la suggestion que tout réal apprend en regardant Alien (ou avant, les séries B). Après cinq minutes de monstre on s’ennuie déjà. Au bout d’une heure, on a compris qui est le méchant, et on se doute que Ha Ji-won va s’en sortir (en moto, oh qu’elle conduit bien!) parce que bon, elle a pas touché le plus gros cachet pour des nèfles. On avait déjà assez perdu de temps, on a quitté la plateforme pour voir des vrais gens en 4D.

Un ratage encore pire que Haeundae

Ce ratage est encore pire que Haeundae, le drama à deux wons de 2009, qui se souvenait toutes les vingt minutes qu’il devait aussi raconter une histoire de tsunami. Ces projets sont faits pour plaire à un public local, supposé débile et sans culture du genre (sauf que, les gars, qui n’a PAS vu The Host en Corée ?). Ils ne se distribuent pas à l’étranger, car si les vendeurs attrapent bien le gogo avec une bande annonce qui tue, sur le mode « oui, on sait faire de la 3D en Corée », après le distributeur voit le produit fini, et : « Ouais mais il est où, ton film ? » Haeundae avait marché en Corée parce que le public n’avait rien à se mettre sous la dent l’été de sa sortie. Mais cette année, c’est différend : dès sa sortie, Sector 7 a été massacré par la critique et les spectateurs (une des pires « note de satisfaction sur Naver »). Parce qu’on ne la fait plus à un public coréen plutôt mieux éduqué que la moyenne mondiale. Et parce que en face, ils ont un vrai film à voir : 고지전, The Front Line, qui cartonne.

The Front Line est le deuxième film de 장훈, Jang Hoon, réalisateur de 의형제 Secret Reunion. Dans ce film, il faisait preuve, à l’instar d’un Na Hong-jin (The Chaser), d’une excellente connaissance des effets hollywoodiens. Mais cela ne laissait pas présager une telle maitrise de The Front Line, projet ultra lourd, un film sur la guerre de Corée, à la Taegugki, en mille fois plus fin.

Jang Hoon choisit un très bel angle pour raconter la guerre de Corée : au moment de signer le cessez-le-feu, certaines collines étaient encore disputées. Des collines pelées qui semblent n’avoir aucun intérêt, mais le Nord et le Sud veulent chacun grappiller quelques mottes pour signer avec le plus de surface possible. Le film raconte donc les derniers combats d’hommes à bout de nerfs, qui, comme le dit un personnage, avait compris à un moment pourquoi ils se battaient, mais ils ont oublié. Les combats ont continué même après l’armistice. Ce moment où les soldats doivent reprendre les armes, après les avoir posées, nous brise le cœur. Ce combat d’ « après » sera le combat de trop : la fatigue, la rage brouilleront tout, et ce qu’on sent tout au long du film se confirmera. The Front Line ne fera aucun survivant, ou si peu, ou si peu humains.

Visuellement, Front Line émerveille par sa cohérence

Jang Hoon va jusqu’au bout de toutes ses idées. Sa structure est celle d’une montée en puissance, car le début est presque léger, et toute la mise en scène commence à l’économie : pas de musique, pas de pathos, y compris pendant les scènes de batailles, très sèches. Puis, peu à peu, l’atmosphère se charge pour finir avec des dernières minutes de furie qui convoque tous les moyens du cinéma. Cette construction rappelle beaucoup celle de Sympathy for Mister Vengeance. Visuellement, le film émerveille par sa cohérence. On est totalement immergé dans la boue ou les collines. Certains plans séquence sont très impressionnants, comme ceux qui montrent les collines au fur et à mesure que les hommes les découvrent, de même que certains cadres sont la marque d’un réalisateur vraiment économe de moyens et sûr de ses objectifs. Tel cet angle renversé à 90°, pour inclure dans le même cadre fixe un homme tout à droite et, tout à gauche, ce qu’il regarde, un peu au dessus de lui, au loin, le massacre d’un ami, séquence qui marquera surement un jalon dans le film de guerre.

Un beau personnage féminin, hommage à Full Metal Jacket

Le film rend également un bel hommage cinéphile à Full Metal Jacket (SPOILER si vous avez vu ce dernier film…), à la faveur d’un personnage féminin. On peut reconnaître un bon film à sa capacité à faire ressortir un personnage sur quelques minutes. Comme Sector 7, Front Line n’a qu’un seul personnage de femme, ici encore plus écrasé par des milliers de mâles. 0,0001% en nombre, et dans mon souvenir même pas une ligne de dialogue. Mais cette femme incarne à elle toute seule toute la Corée du Nord, et plus généralement toute la Corée, son entêtement éventuellement stupide, sa beauté fière, sa force ahurissante derrière des traits mignons, ici ceux de Kim Ok-bin (박쥐, Thirst). Cette femme sera au centre de la dernière bataille, métaphore classique du mélo coréen : l’idée qu’on ne peut s’aimer qu’en se faisant du mal. L’ultime face à face entre elle et le héros Sud-Coréen, sensuel et brutal, est un des grands moments d’émotion de cette année . Ce personnage nous hante longtemps, c’est la Corée qui aurait pu être belle et toujours heureuse mais ne sera que belle et souvent malheureuse.

Pour exprimer cette profondeur, Kim Ok-bin est aussi économe dans son jeu qu’elle était joyeusement déchainée dans Thirst, comme quoi tout n’est qu’affaire de mise en scène.Il y a plus de cinéma dans un seul de ses cillements que dans toutes les cabrioles de Ha Ji-won sur sa plateforme de pacotille. Et sur le visage impassible de cette Nord-Coréenne au moment de tirer, il y a plus d’effet qu’un monstre en relief qui s’excite dans tous les sens.

Bande annonce de The Front Line

De Sector 7

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Comments
One Response to “La chose en relief et le relief des collines”
  1. wam dit :

    « fédérateur », le mot définit bien The Front Line !

    Quand tu écris « cet angle renversé à 90° », je vois pas de quel plan tu parles, mais entre quelques bonnes idées de mise en scène – les plans qui se répondent entre eux pour casser la différence Nord/Sud Coréens – ça manque d’implication et d’ampleur. Vraiment l’impression d’un réa qui reste très distant par rapport à son sujet, faisant limite preuve de trop de pudeur. À défaut d’une réalisation capable de creuser l’ambiguïté émotionnelle de ses personnages, ce recul fait surtout ressortir les quelques longueurs d’un récit trop calme. Dommage.

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