Arirang, de Kim Ki-duk : ceci est un film

« C’est pas un film, ça? » se demande Kim Ki-duk, dévasté au soju, face caméra, au milieu de Arirang (아리랑). Si, c’est bien un film, et même le meilleur que son auteur nous ai donné depuis Locataires (빈집) en 2004, son dernier bon film en date. Entre les deux, Kim Ki-duk s’est enfoncé à tous points de vue, et il a déprimé. Surtout depuis 2008, après la sortie de Dream (비몽), qui avait reçu des claques, de la critique comme du public, contrairement à tous ses précédents films. Être cinéaste est un métier violent, et c’est en partie ce que raconte Arirang. Kim Ki-duk a fini par se rendre compte qu’il fallait un peu se poser, se remettre en cause. Mais qu’est-ce qu’un cinéaste qui ne filme pas? Un mec qui déprime.

Et Kim Ki-Duk n’étant un mec ni très stable ni très jouasse à la base, une déprime façon Kim Ki-duk, c’est du lourd. Genre dormir dans une tente, elle-même dressée dans une maison minable. La maison dans la maison, c’est un symbole Kim Ki-dukien de psychanalyse un peu bêta (un de ces maisons est un cerveau, évidemment), mais voir un tel symbole aussi crûment représenté, ça met une claque. Alors Kim Ki-duk vit donc dans une maison ultra pourrie, sans eau courante ni toilettes, au milieu d’une cambrousse du Nord de la Corée (ça reste celle du Sud bien sûr). Y’a juste des bus qui passent au loin. Il se bouffe un poisson cuit au poêle ou un reste de truc froid. Il se sert lui même du soju dans une tasse pourrave. Ses premières paroles du matin sont pour un chat, là on se dit un dialogue avec un chat, c’est du pur Kim Ki-duk si c’était un film, seulement c’est la réalité, alors on se dit plutôt : c’est sûr, là, Kim Ki-duk a touché le fond.

Seulement « y’a toujours plus profond que le fond », chantait Mano Solo. Par exemple, passer une journée à juste se faire un café. A regarder les gouttes noires tomber une à une. Mieux : se demander comment se faire un meilleur café pour pas un rond. Kim Ki-duk s’est reconverti dans l’artisanat de la machine à café. D’abord, la méthode « camping », avec du Sopalin et un fond de bouteille en plastoque. Puis, comme c’est trop laborieux et qu’il n’avait vraiment rien à branler de ses journées, Kim Ki-duk s’est carrément construit une machine à expresso. De A à Z. Quand elle est prête, il déguste son café (peut être infect par ailleurs). Vraiment, une vie pal-pi-tante. Une vie de totale dépression. Parce que le café c’est le côté drôle. La vraie dépression, c’est de chialer tout seul en regardant ses propres oeuvres. Kim Ki-duk s’est ainsi filmé, emmitoufflé dans un duvet, se matant son Printemps, Eté (etc). Lorsqu’il se prenait pour Buddha et marchait dans la neige torse nu en trainant une pierre. Souffrir en se regardant souffrir.

Comble du drama larmoyant dépressif mélangé au plus nombriliste des documentaires? Oui, mais le miracle est que c’est passionnant.

Arirang, comble du film larmoyant dépressif ridicule mélangé au plus nombriliste des documentaires? Oui, mais le miracle est que c’est passionnant au lieu d’être atroce. Parce que Kim Ki-duk est bien un cinéaste et que Arirang est bien un vrai film. Parce que la dépression totale fait perdre tout sens du ridicule et permet d’atteindre le vrai comique. On sait bien que les grands comiques sont souvent de grands dépressifs, surtout les pas beaux, les Woody Allen, les Coluche. Il faut être totalement à la masse pour se filmer en train de manger de façon aussi risible, une bouffe aussi pitoyable avec un air aussi pathétique. Mais il faut aussi avoir perdu toute conscience de plaire pour apparaitre aussi moche et vieux. Car Kim Ki-duk nous apparait soudainement comme un homme au cheveux blancs, fatigué, le visage rougi.

Et parce que Kim Ki-duk, en cinéaste clairvoyant, showman malin, a parfaitement conscience de son propre nombrilisme. Alors il se fout de sa  gueule. Il étire les séquences malaisantes jusqu’à ce qu’elles soient vraiment ridicules. Il se filme en train de se parler à lui même (autre symbole basique de la dépression). Il se filme en train de se regarder se parler, en faisant continuer une séquence sur un écran d’ordi. On a également rarement vu un film ou quelqu’un regarde autant la caméra. Kim Ki-duk ne cesse de fixer le spectateur, pour demander un peu « je suis ridicule, hein? ». Enfin, il pousse le jeu de la mise en abyme à un niveau rarement vu, en riant, réellement, de lui même se regardant en train de se parler.

Et de quoi il parle ? De tout, du monde comme il tourne (mal), de la société coréenne comme elle va (mal), de lui, comment il gère (mal) le fait d’être Kim Ki-duk, oui ça fait beaucoup de mal. C’est une logohrrée infinie, d’autant qu’elle est en partie sous le coup de l’alcool. Kim Ki-duk défouraille à tout va, il fait le vide. Il était difficile de tout comprendre en ayant vu le film sans sous titres, mais il parle ainsi de ses anciens assistants qu’il a formé mais ont un succès que lui n’a plus, les réalisateurs de 풍상개 et The front line. Il a rendu le film totalement indistribuable en Corée car susceptible de procès en diffamation. Personne ne veut se risquer. Il finit par dire qu’il n’a ni copine ni ami. Tu parles. Quel rabat-joie, c’est sûr.

Arirang est de loin le plus violent des Kim Ki-duk, parce que c’est la mise à nu d’un cerveau perturbé.

Il en ressort aussi des douleurs enfouies, qui aboutissent à des questions de cinéma. Kim Ki-duk se demande quoi dire, quoi filmer, comment filmer, ce qu’est un acteur, et conclut qu’au final, son seul remède à la déprime sans fond est de faire un film sur sa déprime sans fond, sans savoir si ce sera un drame ou un documentaire, et si même cela fait un film. Il chante (très bien) Arirang, il fait le réalisateur (action, shoot), il fait aussi l’acteur, dans deux trois séquences ahurissantes. Il parodie en coréen le célébrissime « You talking’ to me » du seigneur Robert De Niro. Il dit « je fais l’acteur », et là, il lève lentement son café. Et c’est énorme. Il refait tout le cinéma. Mais souvent on chope surtout en plein fouet le regard vide d’un homme vidé.

Et, encore moins drôle, Kim Ki-duk fait son « Kim Ki-duk », la star. Il fait un concours de jurons, de « shippal », qui seraient hilarants ailleurs, seulement ici ils sonnent comme un bouleversant remix de ses films. Il révèle surtout un narcissisme qui confine au délire. Il a fait apparemment construire un petit batiment-musée en face de sa maison, où sont entreposés ses fameux trophées de la grande époque (Cannes, Venise, etc…) les affiches de ses films, ses scénarios annotés. Une grande pièce vide ou personne ne vient à part lui… Il s’est mis un fond d’écran « Kim Ki-duk ». Il se grave son nom sur sa machine à café. Où comment la célébrité peut rendre fou.

Mais fou, ici, n’est pas un vain mot : Arirang est vraiment la mise à nu d’un cerveau perturbé par tant de cirages de pompes et passages de pommade. Souvenons nous d’une ou deux années où, au nombre de sélections en grands festivals (le fameux grand chelem Berlin/ Cannes Venise la même année !), de prix reçus, au classement par points pourrait on dire, Kim Ki-duk avait le dossard du meilleur cinéaste du monde. C’est cela le vrai ridicule et Kim Ki-duk en a pris conscience. Le meilleur cinéaste du monde, il a la vie de merde que nous dépeint Arirang.

La construction de machines, d’abord la machine à café, ensuite le revolver, métaphore de l’artisanat cinématographique. Le café a sauvé Kim Ki-duk.

Le monde aurait alors pu apprendre que le meilleur cinéaste du monde s’est suicidé, car Kim Ki-duk a été tenté par le renoncement total. Là encore, il a heureusement réagi en cinéaste. Il parle de la mort. Il la filme la d’une très belle façon. C’est évidemment cette inconnue qui frappe à sa porte à plusieurs reprises dans le film, et qu’il ne voit pas quand il ouvre la porte sur un extérieur soudainement fantastique. Kim Ki-duk organise même sa propre mort en construisant un revolver. La construction de machines, d’abord la machine à café, ensuite le revolver, est depuis le début du film une métaphore de l’artisanat cinématographique. Le café a sauvé Kim Ki-duk. Il a construit sa machine faute de pouvoir construire un film. Et le revolver sera la porte ouverte pour le retour à la fiction. La fin est magnifique : Kim Ki-duk se filme en train de tuer des gens imaginaires, hors champ, puis se tue, là encore hors champ.

Ceci n’est pas un spoiler. Tout le monde sait que Kim Ki-duk ne s’est pas tué, il a reçu un prix pour Arirang à Cannes. Il a même inclus la remise du prix dans une version « redux » du film, celle montrée par le Cindi, le festival du cinema digital de Seoul. Ce n’est pas une idée intéressante et le moment de cinéma le plus pauvre du film, qu’importe, on pardonne. Kim Ki-duk voulait juste bien dire à quel point il va mieux, c’est mignon. Il va tellement bien qu’il a fait un nouveau film à la Kim Ki-duk, à l’arrache. « Amen » est en effet montré en séance surprise au festival de San Sebastian. Kim Ki-duk est redevenu un cinéaste, un qui fait envie. Parce que comme il le dit d’ailleurs dans Arirang, « des gens attendent mes films ». C’est juste que les gens ils ne disent pas au cinéaste quel film répondra à leurs attentes.

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Comments
One Response to “Arirang, de Kim Ki-duk : ceci est un film”
  1. mijin dit :

    i guess the director of 풍산개 (not 풍상개) didn’t ‘betray’ him, he stayed with Kim Ki Duk. The ‘betrayer’ is the director of 의형제 and 고지전 (the front line), named 장훈.

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