Au Cindi festival, films déterrés et jeunes pousses

Le Cindi, ou festival du Cinema Digital de Seoul, s’impose comme le quatrième rendez-vous cinéphile de la Corée (derrière Pusan, Puchon et Jeonju), mais surtout le seul festival important de Séoul. Cela n’a pas été sans mal : la ville a hébergé deux autres festivals en plus du Cindi, le temps d’une année (2008) et quasiment en même temps, fin août début septembre. Le Senef était le plus ancien mais aussi le plus petit, Chungmuro venait de se créer à coup de millions et d’arrogance politique de la mairie. Ces deux festivals se sont éteints d’eux mêmes, le premier mourant de pauvreté, le deuxième de ridicule. Le Cindi est construit sur des bases beaucoup plus solides, depuis l’équipe jusqu’au lieu en passant par la programmation, même s’il n’a pas encore les moyens de faire beaucoup d’exclusivité, il sera désormais le « Festival de Séoul ».

On se demande quand même encore ce que le « cinéma digital » veut encore dire quand tant de long métrages se tournent en RED ou Canon 5D mais avec des objectifs de cinéma 35 mm, ou que à l’inverse le Cindi présente le dernier film d’un pape du cinéma 35 mm, Bruno Dumont, et le premier film de Kim Ki-young, datant d’une époque où même l’électricité était rare, 1955. Le Cindi sera donc, surtout, désormais, le principal « Festival de Séoul ».

Qu’importe le nom et la caméra, le festival rappelle tout simplement qu’un bon film obéit à des règles quasi immuables depuis des dizaines d’années. Prenons les deux films évènements du festival : d’un côté, la première coréenne du dernier film de Kim Ki-duk, Arirang. C’est un OVNI, mais qui retrouve finalement les règles de bases du cinéma, nous en parlions longuement ici.

Découverte du vrai premier film de Kim Ki-young, somptueux malgré la perte du son

De l’autre, le festival montrait le premier film retrouvé de Kim Ki-young (histoire rocambolesque des retrouvailles ici), Boxes of death. Il avait déjà été montré à la Cinémathèque de Séoul, mais cela valait le coup de l’exposer plus encore, et aussi de le montrer avec un accompagnement musical, car le film n’a aucun son. C’est à dire que la bande sonore, séparée, n’a pas été retrouvée avec les images, où l’on voit des personnages dialoguer. Inregardable ? Au contraire, il y a tant à voir dans un film sans son, quand il vient d’une époque où, de toutes façons, le son était très pauvre, tous les codes étaient encore ceux du muet (du moins en Asie, puisqu’aux Etats-Unis par exemple un certain Orson Welles avait depuis longtemps révolutionné le son au cinéma). Et encore plus dans un film de Kim Ki-young, créateur d’images puissamment inspirées, visuellement très riches, aux cadres très signifiants. Découvrir son tout premier film est un pur bonheur parce qu’il rappelle ce qu’est la patte d’un cinéaste. Il ne faudra même pas une minute à quiconque ayant vu quelques Kim Ki-young pour être sûr qu’il s’agit bien d’un de ses films. Ainsi le feu, obsession de l’auteur d’un certain Woman of Fire, est ici omniprésent. Kim Ki-young s’arrange pour mettre des bougies, pour les garder dans le plan, pour en faire des symboles de passion vibrante ou éteinte. Et puis ces décors  torturés, ces matières sensuelles, ces plans incroyablement travaillés pour l’époque, c’est encore du Kim Ki-young. Enfin même sans le son, ce qui est donc encore plus une gageure, le film captive, il est magnifique, c’est incontestablement un chef d’oeuvre de maître.

Il est donc particulièrement bouleversant de retrouver le premier film d’un des auteurs majeurs du cinéma asiatique, et l’absence de son met tous les spectateurs à égalité face au film : a chacun d’imaginer ce que peuvent être les dialogues, de constater qu’une grande mise en scène touche tout le monde. Un tel film fera la joie des cinémathèques mondiales, qui pourront l’agrémenter de ciné-concerts locaux. J’avais vu le film auparavant, sans l’accompagnement musical apporté par le Cindi, mais on m’a décrit cette musique comme magnifique, composée par un des plus grands musiciens du pays.

On ne puisse pas dire que le reste des films du festival a fait autant de buzz. On m’a beaucoup parlé de Mirage (photo), film primé au palmarès, issu de la brillante école KAFA, mais je n’ai pu le voir (une séance était complète à cause du buzz justement, et pas de vidéo room). A voir sur recommandation, donc. Un autre film a fait bien parler de lui, Hurrah, bien résumé, je trouve, par cette phrase d’un spectateur : « En plus on pouvait même pas dormir, c’était bruyant ». Les spectateurs étaient un peu énervés parce que c’était le seul film coréen de la compétition, et la petite provoc du film imbitable n’est pas bien passée. Ce n’est du Gaspard Noé ou du Gandrieux, non, c’est un truc atroce qui se prétend long métrage, bidouillage amateur qui se prétend expérimental, sous prétexte que les plans sont plus longs, sombres, tremblés et abscons que la moyenne. En plus, effectivement, bruyant, pas bruitiste de façon intéressante, non, c’est juste que le semblant de son était non mixé. Rien, absolument rien, ne s’y passe, ni émotion, ni expérimentation, ni cinéma.

Heureusement il y avait des vrais films, et nous n’évoquerons ici que les coréens (nous avons ainsi vu un très sympathique premier film japonais, Love addiction). Ainsi Farewell, petit film sans prétention, mais qui réussit tout ce qu’il tente, y compris une longue séquence tartignolle ou l’actrice marche dans de la boue et s’arrête au milieu, assumée dans son jusqu’au boutiste un peu romantique. Le film a le petit travers des films « sociaux indés », de tout peindre en noir, avec un fin terrifiante. Mais il se démarque avec son actrice très naturelle, moins belle que la moyenne, c’est à dire pas passée par la chirurgie esthétique.

Invasion of Alien Bikini, série Z sympathique

Le festival reprenait aussi trois films remarqués à Pusan, ou Puchon. D’abord, Invasion of Alien Bikini est une série Z sympathique, faite par une bande de joyeux lurons qui se sont lancés dans le tournage sans scénario ni un pet de budget (alors ils ont tourné la moitié dans l’appart du réal…). Bon, ça se voit, ça se délite sur la fin, et ça aurait pu faire plutôt un moyen métrage. Reste l’énergie d’un film sans complexes, qui promet des filles en bikini et n’en offrira en faite qu’une seule, sexy pour dix, méchante pour la terre entière, et qui va cuisiner un pauvre geek frustré. Les amateurs adoreront, parce qu’ils se diront qu’ils peuvent essayer de refaire le même film chez eux (s’ils ont une copine adéquate et motivée…)

Ensuite, Ashamed est un buzz depuis le festival de Pusan, où nous l’avions vu. D’abord, c’est le deuxième film de Kim Su-hyeon, réalisateur du remarquable So Cute. Ensuite, c’est une histoire de lesbiennes et les lesbiennes sont les très mimi Kim Kot-bi de Breathless et la méga sexy Kim Hyo-jin (ce qui ne veut pas dire que la première n’est pas sexy, etc, je sens venir les railleries). Cela peut suffir au bonheur d’un être humain, et cela aide à aimer le film. Parce que pour le reste, Ashamed divise. Certains y voit une expérimentation libre enthousiasmante. D’autres, j’en suis, y voient un ratage, un film très maladroit, y compris par rapport au sexe, un objet qui met surtout mal à l’aise tellement c’est mal filmé et monté. Mais si cela peut décoincer d’autres réalisateurs coréens, très bien.

Evoquons enfin U.F.O., qui a un excellent pitch. Cinq gars sont convoqués par la police parce qu’une fille qu’ils ont croisé a disparu, et eux racontent une histoire d’OVNI qui l’aurait enlevé. Petit à petit, on comprend bien que les gars ont quelque chose d’énorme à se reprocher, d’autant qu’ils sont marqués par la frustration, surtout sexuelle, et notamment par rapport à la religion. Cela aurait pu être presque excellent si le film ne se vautrait pas au moment d’attaquer sa scène cruciale, ce qui arrive à la fille. Un peu comme un coureur de fond qui se pête un ligament à 10 mêtres de l’arrivée. Là où cela devrait être sec et tenu, c’est atrocement guimauve, comme si on pouvait enjoliver le martyre d’une fille en mettant de la jolie musique dessus. Cela rabaisse surtout d’un coup l’ambition du réalisateur, qui n’ose pas aller au bout de son projet.

Il est encore difficile de trouver des réals indé qui ont la trempe de leur ainés en Corée, mais le Cindi, comme les autres festival coréens, rappelle que l’énergie et les envies sont toujours présentes. A la limite, reconnaissons à l’atroce Hurrah, ou à sa présentation en festival, d’avoir ce culot naïf typiquement coréen, qui permet au pays de toujours surprendre.

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