Rencontrer Jang Sunwoo et ne pas parler cinéma

J’ai délaissé ce site pour mes projets personnels mais je me dois d’y revenir pour évoquer quelqu’un qui est en partie à l’origine de ce site lui même, Jang Sunwoo, 장선우réalisateur dont un des titres de film a été utilisé pour le nom de ce site : Timeless, bottomless, et le titre original ajoutait « bad movie », qui est le titre coréen 나쁜영화. Comme je l’explique ici, Jang Sunwoo fut un réalisateur majeur des années 80-90 en Corée, réputé pour des films polémiques et audacieux, puis, au fait de sa réputation, il s’est auto-torpillé en 2003 avec le plus gros budget du cinéma coréen, Resurrection of the little match girl 성냥팔이 소녀의 재림, qui fut un tel échec que refaire un autre film lui est devenu impossible.

Je parle de Jang Sunwoo maintenant parce que je l’ai rencontré, lui ai parlé de ce site, donc une boucle s’est un peu bouclée. J’ai rencontré Jang Sunwoo en partie par hasard et en partie en le cherchant.

Explications : je suis allé, pour autre chose, qu’importe, à Jeju. Or, je savais depuis un moment que Jang Sunwoo avait ouvert un café à Jeju, depuis qu’il s’est retiré du cinéma (on revient là dessus). Je me suis dégagé une journée à Jeju dont l’un des objectifs était d’aller dans ce café. Une rapide recherche sur mon Smartphone (Jang Sunwoo / Café / Jeju) m’a donné le lieu, café Mulgogi 물고기, avec une adresse. Les miracles dudit Smartphone ont fait que j’ai trouvé sans trop de mal, pas gagné parce que le café est dans ce qu’on appelle communément un « trou du cul du monde ». Un minuscule village dans le sud de l’île la plus au sud de la Corée, Jeju. Le café est le seul à des kilomètres à la ronde et les commerces voisins,  à quelques maisons, sont une épicerie et un restaurant, d’ailleurs le seul que l’on vous conseille si vous voulez manger dans le coin. Certains trouvent ces endroits idéals pour une retraite (comme ma mère), d’autres n’y vivraient pour rien au monde tellement on s’y ferait chier (comme moi). En tous cas, quand on voit la planque, on comprend instantanément que Jang Sunwoo s’y est comme réfugié, après s’être plus « enfui » que « retiré » du cinéma coréen.

Mulgogi a été en fait ouvert par ou avec sa femme et collaboratrice, Lee Hyeyoung 이혜영 et on m’a dit par la suite que y croiser Jang Sunwoo est une chance. J’ai eu cette chance, forcée pour deux raisons : c’était un jour férié (le jour des élections 12 avril) et une amie à lui était de passage, donc il est resté pour la soirée, et comme je n’avais rien d’autre de prévu, je me suis dit qu’on aller tenter de taper la discute. Mais ce qui n’était pas calculé (comment aurais-je pu ?) était qu’on m’a invité à rester, presque dès le moment où j’ai pris la parole en coréen, pour expliquer que j’étais content d’être venu ici, parce que j’étais un cinéphile assez fan des films de Jang Sunwoo.

On m’a proposé du makkeoli, puis des pâtes faites maison, absolument excellentes. Nous avons parlé de diverses choses, mais la discussion était assez balisée. D’abord, je fus une partie du sujet de discussion et c’est inévitable (français, en Corée, à Jeju, cinéaste, parlant coréen, connaissant presque tous les films de Jang Sunwoo, pourquoi comment, etc…). Ce n’est pas le sujet ici. L’autre raison du côté limité de la discussion est que je voulais volontairement ne pas poser certaines questions comme « avez vous un nouveau projet de film (parce que ça fait 9 ans, à quand même…) ? » « Alors comment avez vous réalisé tel film de votre époque glorieuse où vous étiez un des plus grands cinéastes de Corée ». Et ne parlons même pas d’aborder Resurrection of the little match girl, raison de sa déchéance cinématographique. Comme balancer de bute en blanc à Leos Carax ce qu’il a branlé avant de revenir cette année et s’il avait la frite après le désastre Pola X. Il y a des questions qu’on ne pose pas, ou avec des pincettes après un long moment de connivence.

Question d’autant plus gênante que j’ai senti que la moindre évocation de gloire passée, qui vient inévitablement, assombrit le visage de Jang Sunwoo. Il apparaît déjà âgé (presque 60 ans), fatigué, vaguement déprimé, souvent la tête ailleurs. On parle ainsi de Paris et il se souvient y avoir diné dans des grands restaurants pour la sortie de Fantasmes en France, d’avoir vu des affiches du film dans les rues de la capitale, et… bon. « Un autre makkeoli ? » Vu la tournure que prenait chacune de ces flashbacks, j’ai préféré m’abstenir même de toute question sur un de ses films. Je n’ai pas voulu, non plus, jouer au groupie et demander photo ou autographe. Il m’a de lui-même offert et dédicacé son livre à la fin.

Derrière ces lourds sous-entendus, il y a Resurrection of the little match girl. C’est un film dont j’entends parler depuis début 2003 (ma première venue en Corée), tellement il a marqué l’industrie du cinéma coréen. A l’époque, la seule évocation du film déprimait presque chaque personne de l’industrie local. Un impact inouï. Le film était en effet le plus gros budget coréen de l’année 2002. Qu’importe les chiffres, de toutes façons à la fin l’argent ne se comptait même plus à la louche, mais par pelletées.  C’était une époque où l’industrie du cinéma coréen était follement grisée par le succès de Shiri, blockbuster hyper efficace pour pas trop de frais. Alors on donne un gros budget à Park Chanwook et il fait JSA, nouveau miracle. Alors on donne le plus gros budget jamais donné à un réalisateur en Corée et on le donne à Jang Sunwoo. Idée totalement saugrenue en soi. Un peu comme si on demandait à HPG de faire Taxi 5 en espérant un carton. Parce que Jang Sunwoo est un pur anarchiste, activiste politique, qui venait de faire deux films trash, censurés en Corée (Fantasmes et Bad Movie), que l’on trouve encore maintenant dans les bacs de films pornos en Corée. Et avec tout cet argent, Jang Sunwoo a fait encore plus trash qu’avant : il a fait volontairement n’importe quoi. Quiconque voit le film se demande quel producteur a pu accepter de laisser filer le tournage pour donner un tel truc. Je me souviens d’avoir trouvé le film assez drôle dans sa volonté quasi systématique de foutre le bordel.

Seulement le film ne fait pas rire du tout l’industrie du cinéma coréen. Certains amis que je respecte hautement, pour leurs goûts, expérience et sens de la mesure, m’ont dit plusieurs fois avoir comme une dent contre Jang Sunwoo et ne pas souhaiter son retour. L’un d’eux m’a dit, après le récit de ma visite, que Jang Sunwoo est sûrement un mec adorable qui offre les pâtes, mais qu’il le détestait. Parce qu’il avait, à l’époque, empêché tous les cinéastes de sa génération de faire des films ambitieux. Nombre de projets ont été coupé net avec pour argument qu’on arrêtait de donner des budgets à des « auteurs ». Parce que les pertes furent telles que le cinéma coréen a ramé pendant longtemps. Parce que, et c’est vraiment cela qui n’a jamais été digéré, Jang Sunwoo se serait largement sucré sur le budget, que sont train de vie de l’époque fut scandaleux comme celui d’un gangster. Le tournage fut de toutes façons un Apocalypse Now coréen de dépenses supplémentaires. Beaucoup pensent que Jang Sunwoo a été irresponsable en trahissant la grande confiance que le cinéma coréen, alors fragile, avait mise en lui.

De fait, l’idée que foutre le bordel c’est un truc sympa, c’est très français, mais de nos jours, même en France, les notions de responsabilité et de modestie ont repris la côte. Le cinéma français n’est certes pas très regardant sur les scandales, l’excommunication d’artistes, mais un Jan Kounen (dont je me fous, c’est un exemple) s’est cramé avec Blueberry, et qui veut encore produire Godart, qui voulait produire Pialat à la fin des années 90, qui est allé cherché Carax pour son retour? Aux Etats-Unis, Coppola a réussi à se remettre artistiquement d’Apocalypse Now parce que c’est un chef d’œuvre, certifié par un Palme, qui a clôt tout débat, et qu’il a aussi reconnu son délire, par une phrase du genre : « Nous avions trop d’argent, trop de drogue, nous sommes tous devenus fous ». Cimino ou Friedkin n’ont pas eu cette chance, ils ne se sont jamais vraiment remis (Friedkin juste un peu, sur la longueur) de l’échec de La Porte du Paradis, pour le premier, et The Sorcerer (Le salaire de la peur), pourtant tout aussi sublimes.

Sur le cas Jang Sunwoo, particulier comme ceux de tous ces cinéastes, je n’en sais pas beaucoup plus et il n’y a ici de procès à faire à quiconque. J’ai juste compris, à postériori, que j’avais rencontré une sorte de paria qui s’est aussi auto exclu et je savais que la société coréenne peut avoir une violence extrême dans le rejet de quelqu’un, aussi violente que la capacité d’adulation que l’on voit avec la K-pop.

Jang Sunwoo tente maintenant de revenir via l’écriture. Il a fait paraître un livre, 여름 이야기 « Histoire d’été », mélange de récits de personnes passant au café et de réflexions personnelles, pour ce que j’ai réussi à lire en coréen. Le livre aurait été, m’a t-on dit, un projet de scénario. Jang Sunwoo a également écrit les scénarios de trois courts métrages d’animation qui parleront de bouddhisme.

Ce n’est pas la première fois que Jang Sunwoo s’intéresse à l’animation, et encore plus au bouddhisme. Il en est maintenant pétri, ce qui se traduit de nombreuses façons en plus de ce livre : le café est ainsi parsemé de livres sur le bouddhisme et il prie avant de manger. Une façon comme une autre d’expier ses fautes et de trouver une sérénité pour un homme qui a créé ou vécu tant de violences. Le lieu, ceux qui le tiennent et le fréquente, est en tous cas des plus apaisants qui soit. La seule vue depuis la terrasse est un inoubliable plan de film. On ne cesse jamais d’être cinéaste…

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