Eunkyo 은교, la sensibilité à fleur de poète

Toute histoire peut être racontée, tout film peut être aimé. On peut raconter l’histoire d’un homme de 60 ans bouleversé par une fille de 18 ans, on peut parler de sexe entre ces deux là. Mais comment? Là est toute la question. Eunkyo 은교 (aussi retitré « A muse » en anglais) a le grand mérite de n’avoir rien esquivé et tenté de faire un film populaire qui ne soit ni pudibond, ni vulgairement provocant, qui n’appuie ni ne survole. Doublé de prouesses de casting, puisqu’il a fallu trouver une actrice qui paraitra 18 ans et va incarner ni plus ni moins que la beauté, la pureté absolue, au yeux d’un esthète (le personnage principal, un poète). Une actrice qui devra de plus faire des scènes de sexe convaincantes, car sans sexe, le film n’existe pas. Alors le but du film serait juste de désaper et filmer une nouvelle poupée ? Le réalisateur a du se confronter à cette critique attendue, et le film est évidemment un must des downloads illégaux, des clips Youtube estampillés « sexe ». 정지우 Jeong Jiwoo n’est pas un petit opportuniste. Il a certes saisi l’occasion d’adapter un roman à succès et savait que le film avait son odeur de scandale, mais il a aussi saisi l’occasion, en la jouant fin, de refaire un bon film après le succès de Happy End, qui date déjà de 1999. Ce film était allé à Cannes et révélait alors deux inconnus, 최민식 Choi Min-sik et 전도연Jeon Do-yeon.

Une actrice qui illumine l’écran

On retrouve cet art du casting dans Eunkyo, car ce qui restera à coup sûr est la révèlation d’une actrice qui illumine l’écran, Kim Go-un 김고은, totalement inconnue, 20 ans, encore étudiante à la KNUA. Grand choix de casting, direction d’acteurs impeccable. Comme pour toutes les premières fois, avant de juger si nous tenons là une grande actrice, il faudra voir les films suivants. Mais dans tous les cas, on se souviendra de Eunkyo. Apparaît en effet dès la première image comme une beauté « pure ». C’est à dire pas une question de perfection (Kim Go-un n’est pas si sublime esthétiquement parlant, on peut lui trouver un manque de formes ou un aspect anguleux), mais de plus gracieuse et innocente, fraiche, sans aucun calcul de séduction, inconsciente de l’effet qu’elle fait sur les hommes. La façon dont on la voit n’est pas qu’une affaire d’acteur. Eunkyo est habillé presque toujours de blanc, filmée comme une fée virevoltante, elle est le chat qui saute sur le lit, le chant de l’oiseau, la rosée du matin, le lait du petit dèj. L’image et les costumes jouent admirablement de l’opposition entre le chaud, l’été, et le froid, l’hiver, puisque Eunkyo est dans des couleurs chaudes l’hiver et froides l’été. Rarement on avait aussi bien représenté la beauté adolescente avec autant d’acuité.

Face à elle, un poète, 이적요, aurait pu paraître caricatural dans le genre « esthète reclus dans sa maison de campagne », mais il est sauvé par les premiers plans du film, admirables dans l’art d’introduire un personnage. 이적요 est vu d’abord comme un vieil homme qui regarde sa bite molle. Voilà l’enjeu du film : est il encore un homme qui a du chemin à faire ou un vieillard, le pied dans la tombe ? Ensuite, le cliché du poète prend une autre dimension. Effectivement, 이적요 s’est vautré dans le cliché, et pourrait être déjà mort. Mais la vision de Eunkyo va lui créé un choc, réaction qui surprend le spectateur : il ne veut pas la voir. Elle semble faire remonter trop de refoulés, rappeler de mauvais souvenirs. Il sait qu’une telle personne va le détruire. Alors il refuse. Il choisit son petit cliché confortable, en attendant la mort. Puis il laissera Eunkyo rentrer dans son monde et être emporté par cet ouragan de beauté trop intense pour un coeur fragile. Park Hae-il incarne ce poète à deux âges, jeune et vieux, et là résidait un autre challenge, celui auquel s’est confronté des films comme Un homme d’exception ou Benjamin Button : que le vieillissement ne fasse pas « masque de maquillage ». La prouesse est réussie à tous points de vue : Park Hae-il 박해일 réussit à paraitre sans problème 20 ans plus vieux d’un côté et 10 ans plus jeune de l’autre. Il confirme de film en film son statut d’acteur le plus prothéiforme du cinéma coréen, capable de se sortir de toutes les séquences, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Un film avec Park Hae-il ne peut jamais être totalement mauvais même quand c’est la cata derrière lui.

Le troisième personnage du film est peut être encore plus difficile, ce deuxième homme du trio : un jeune écrivain arriviste, fasciné par le maître, frustré de ne pas encore réussir, manquant totalement de charisme. L’acteur a vraiment du mérite à incarner ce personnage volontairement fade, avec des lunettes d’intello rigide, qui va peu à peu se muer en vrai salaud. Mais le réalisateur a le mérite aussi de ne pas accabler le personnage : dans le filmage, les détails, n’est pas détestable, juste antipathique, et deviendra touchant par sa solitude, et son amour sincère pour Eunkyo.

Exprimer concrètement cette sensation si diffuse qu’est la sensualité

Le film part ainsi sur de très bonnes bases, et reste dans l’ensemble tenu par des ficelles certes mélodramatiques, mais finement tissés. Le meilleur reste les moments où Jeong Jiwoo tente vraiment de magnifier la beauté d’Eunkyo, d’exprimer concrètement cette sensation si diffuse qu’est la sensualité. Notamment dans une sublime séquence ou le son se mue en symphonie de sensations délicieuses, pour déboucher sur une scène de sexe idyllique qui tient la gageure de ne pas être ridicule. Le choc sensuel que provoque le film rappelle par exemple Exotica d’Atom Egoyan et son affriolante écolière strip teaseuse qu’on ne pouvait toucher. La musique est à peu près retenue, et le film reste alors ainsi dans le mélo sans sombrer dans le drama. Si le climax mélodramatique (on en dit rien, sinon que c’est une scène très sexuelle) passe, même avec sa musique lourdingue, c’est parce qu’on est du point de vue du poète, dont tout les sens se sont transformés en sensibilité à fleur de peau. Et ce qu’il voit alors, un jeu de la séduction criant de vérité, une alchimie entre deux êtres, ce qu’il entend, un aveu déchirant prononcée en plein coït, arracherait des larmes à une chaise.

Eunkyo aurait du être encore plus pur, moins parasité par des tics de dramas coréens, par la pression de devoir faire un film commercial, pression accentuée par le fait que c’est une adaptation de livre à succès sorti recemment. Mais il reste à l’évidence un film d’auteur, le réalisateur s’identifiant aux trois hommes à égalité, le jeune homme qu’il aurait voulu être, la crainte de ce qu’il aurait pu être, et la crainte de ce qu’il pourrait devenir. Il porte un regard volontairement « amoureux » sur Eunkyo, filmée pour être rendue la plus inoubliable possible. L’histoire se sort très habilement de scandales à la con puisque concrêtement, il n’y a pas de scènes de cul entre un vieillard de 60 ans et une fille de 18 ans. Il n’y a qu’un droit à imaginer, une nostalgie de l’éternelle jeunesse, et une parfaite mise en application d’un des principes du cinéma, édicté par Truffaut (et fuck les féministes) : « Le cinéma, c’est l’art de faire faire de jolies choses à de jolies femmes. »

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  1. […] ne valait Badak cette année. Et ce que l’on pu voir d’intéressant après Jeonju, tel Eunkyo par exemple, ce sont des films très commerciaux, d’auteurs confirmés, parfaits pour des […]



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