Le croquant de la salade (sans vinaigrette)

Parce qu’on avait dit que les règles de ce blog étaient arbitraires, voici un article qui ne concerne pas un film coréen, et pas écrit par moi mais par un ami, Samuel Lorca. Seuls liens avec la Corée : Samuel Lorca y vit et le film en question, L’été de Giacomo, est le Grand Prix du festival de Jeonju 2012.

Par Samuel Lorca

La compétition internationale du festival de Jeonju fait souvent office de séance de rattrapage pour des films qui furent bien reçus en festival international, mais qui n’auraient pas par la suite forcément bénéficié d’une sortie médiatisée. Cette année, une petite merveille, L’estate di Giacomo (L’été de Giacomo) est arrivée d’Italie, et après avoir triomphé aux festivals de Locarno et Belfort 2011, a également remporté le Grand Prix du JIFF. Il est sorti en France le 4 juillet.

Prévoyez non seulement de le pister dans le cinéma le plus proche, mais tout de suite après, d’acheter un billet de train ; tant le film devrait vous donner une envie de prendre l’air, de vous évader direction paradis bucoliques, bals de villages, maisons de famille, ballades dans les bois, petites criques désertes, étangs, rivières, maillots de bains, bicyclettes, et si possible enfantillages.

Un été donc, deux adolescents, Stefi et Giacomo, au bord de l’âge adulte, tuent leur temps libre à juste le passer ensemble. Sont-ils amis, frère et sœur, cousin-cousine? Pourquoi se tiennent-ils compagnie?  Nous n’en savons rien et nous les regardons s’amuser, se jauger, se désirer, se tenir à distance, faire avancer leur histoire qui les mènent sans qu’eux-mêmes ne sachent trop où ils vont. Le spectateur lui, se retrouve généreusement invité à partager leur bonheur, convié à suivre un récit qui se déroule sous ses yeux, mais différemment de tout ce qu’il fut habitué à voir.

Toute la joie de ce film tient à cette indécision commune aux spectateurs et aux interprètes, de l’instantanéité et de la simultanéité de cette histoire à laquelle chacun prend part, de chaque côté de l’écran. Stefi et Giacomo vivent un « truc » qui semble tout simplement les rendre heureux. Le spectateur de son côté apprécie juste le bonheur de pouvoir en être témoin.

Le spectateur se retrouve généreusement invité à partager un bonheur

Pour comprendre cette proximité inédite offerte par le film, prenons pour exemple la scène où Giacomo tourne autour de Stefi pendant qu’elle joue de la batterie, l’instant précis où Giacomo s’amuse à la faire enrager avec des noms de garçons, probablement des anciens petits amis, ou encore le nom de ceux qu’elle a tentés de séduire. Le spectateur est alors Giacomo, car il voudrait lui aussi qu’elle en raconte un peu plus sur elle, qu’elle dise pourquoi elle ne semble pas disposée à se laisser séduire. Mais dans le même temps, ce même spectateur crie « Basta » avec Stefi, souhaitant que Giacomo se taise, et désirant se joindre au geste de la fille lorsqu’elle fait mine de vouloir taper sur la tête du garçon avec ses baguettes.

Un hors-champ à ce récit est ainsi rendu de plus en plus omniprésent à mesure que le film avance. Mais hors de question de laisser l’extérieur prendre le dessus sur ce qui est offert à l’écran, pour un spectateur mis à ce point à l’aise, placé au milieu de ces deux-là, conquis par cette parenthèse enchantée. Malgré les scènes en extérieur et le sentiment de liberté qui se dégage de ce que partagent les deux adolescents, le film ne fait pas sortir les deux poissons du bocal, c’est-à-dire du monde exclusif de leur relation in progress ; ce serait mettre fin à leur histoire et se projeter dans la vérité de tout ce qui les séparerait, à partir du moment où ils ne seraient plus seuls. Une scène seulement viendra rompre leur duo et donner du corps à ce hors-champ, avec un nouveau personnage qui imposera le triangle et surtout structurera le récit en lui redonnant savamment tout son équilibre.

De ce troisième personnage n’en disons pas plus, pour ne pas trop dévoiler d’un film dont il vaut mieux savoir le moins possible. De même, alors que nous avons participé aux discussions suivant les projections du film et interviewé le réalisateur à Jeonju, nous préférons ne rien dévoiler du processus de tournage très particulier du projet. Par exemple comment le réalisateur est passé d’un film « sur » Giacomo, à un film « avec » Giacomo. Il est alors plutôt conseillé de lire une interview d’Alessandro Comodin après avoir vu le film, afin de pouvoir percer les secrets de fabrication du petit chef d’œuvre.

Alessandro Comodin a choisi de ne pas ajouter de vinaigrette : pour qu’on puisse prendre conscience du croquant de la laitue, du juteux des tomates

Ce film épuré observe beaucoup et fait mine de raconter peu, alors il ne manquera pas de sembler un peu creux pour certains, telle une salade qui manquerait d’assaisonnement. Mais Alessandro Comodin a choisi de ne pas ajouter de vinaigrette : pour qu’on puisse prendre conscience du croquant de la laitue, du juteux des tomates, du fondant de la betterave, de la moiteur des olives, de l’amertume des endives, et de l’acidité des quelques gouttes de citron. Quel dommage ce serait de voir la pureté de ces goûts gâchée par un élément superficiel !

Malgré ses apparences de film de vacances que chacun pourrait filmer au caméscope, ne nous y trompons pas : il s’agit d’abord d’images dont la beauté réside dans une utilisation discrète du 16 mm, et ensuite d’un film sophistiqué, de structure complexe. Alessandro Comodin maîtrise l’emboitement de ses informations qui viennent, à chaque instant, nous rappeler que tout est récit. Mais dans le même temps, la souplesse de sa mise en scène parvient à nous donner ce sentiment, trompeur, que le bonheur est chose si simple.

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