A Jeonju 2012, l’auteur rame et le programmateur trinque

Il a fallu longtemps pour que nous revenions sur le festival de Jeonju 2012. Car il était difficile de savoir quoi penser de cette édition, et ce compte-rendu s’avère au final assez long, une réflexion sur les marges de liberté qu’ont les auteurs et les programmateurs. S’il y a eu des joies, j’ai aussi eu de franches déceptions cinématographiques à Jeonju, et quand on est déçu par un ami, il n’est pas évident de le formuler. Je cherchais alors la façon la plus constructive de critiquer, et aussi les raisons, finalement, de donner à espérer. Une de ces raisons est venue d’un ami, Samuel Lorca, cinéphile français vivant en Corée, qui a vu L’été de Giacomo, le Grand Prix et d’un avis général, un film majeur. Or moi je ne l’avais pas vu, et Samuel a dû trouver le moment pour parler du film. Il le fait ici.

La grande crise de l’édition 2012 : le programmateur viré sous des prétextes ridicules

Le programmateur Yoo Unseong

Et puis au moment où ce compte-rendu se mettait en place, est survenu un événement qui bouleverse le festival de Jeonju, et faire un compte rendu sans en parler aurait été absurde. Le programmateur principal du festival, Yoo Unseong 유운성, a été viré, il n’y a pas d’autre mot, quelques semaines après l’édition, le 5 juin. La valse des programmateurs dans les festivals de cinéma, c’est courant. Mais je n’avais jamais entendu une histoire de limogeage pareil. C’est devenu une sacrée polémique, puisque « Naver Cinéma » a considéré que c’était le 3ème plus important événement cinéma de la première partie de l’année en Corée– après l’explosion du téléchargement illégal, et une autre histoire de limogeage qu’ils mettent en parallèle, celui de Lee Myung-se 이명세, viré du tournage de son film Mister K par CJ Entertainment.

Cela a occasionné divers autres articles et manifestations de soutien, dont la plus originale est sûrement cette vidéo :

Yoo Unseong n’a pas décoloré pendant un mois, sur son Facebook ou un blog créé pour l’occasion, parce que les raisons de son éviction sont à l’évidence scandaleuses. Le directeur du festival de Jeonju a cité cinq raisons pour le limogeage, toutes aussi ahurissantes les unes que les autres : cela commence par un impayable « il est arrivé en retard à la conférence ce presse ». Puis un absurde « The programmer Yoo Un-Seong criticized the Busan International Film Festival with unconfirmed fact ». Ce qui serait faux, Busan ne s’étant plaint de rien, mais de toutes façons, quel festivalier, ayant déjà fréquenté le festival de Pusan, ne le critiquerait pas ? Ce festival girouette qui change ses lieux et la moitié de son staff chaque année ?

La presse locale qui décide de la politique d’un festival international

Une manifestation d’étudiants en cinéma dans les locaux du festival pour protester contre le limogeage de Yoo Unseong

Mais après ces gags, viennent les vraies raisons. C’est que Yoo Unseong ne serait pas le meilleur serviteur de la presse locale de Jeonju. Trois anecdotes minables ont été avancées, mais là encore, qu’importe : tout évènement international, dans le monde entier, doit gérer des presses locales qui ne voient généralement pas plus loin que l’autre côté de la rue. Je ne connais pas la presse locale de Jeonju, mais je ne vois pas comment elle pourrait être plus intelligente que la presse nationale coréenne, déjà affligeante. Et de toutes façons, même en France, pour toute presse locale, le festival de cinéma international idéal, c’est Cannes. Mais qui programmerait que des films avec Georges Clooney et puis des belles starlettes mais surtout pas de sexe parce que sinon les mémés vont hurler, et puis tout ça en silence après minuit. Mon expérience diverse fait que je connais plusieurs festivals, assez bien celui de Jeonju, et un peu Yoo Unseong, sa réputation excellente à l’étranger, son expérience de programmateur. C’est à dire aller négocier, au turbin, dans les marchés du monde, au cœur de la concurrence impitoyable des festivals pour se partager les quelques rares bons films. Tout ça avec un budget que le programmateur ne maitrise jamais. Argent qui en plus a toujours fait défaut à Jeonju, et encore plus en 2012, année de disette évidente.

Tout bon festival sa fait avec trois choses : un bon programmateur, du fric et une ville pour soutenir. A Jeonju, le bon programmateur doit faire un peu sans les deux autres composantes. Et donc, désormais, une presse locale se serait érigée en décideur majeur de l’avenir d’un festival international, le deuxième de Corée, un des festivals bien identifiés dans le monde. Qu’il y ait d’autres raisons à ce limogeage, d’autres querelles internes, c’est évident. Des histoires d’égo, un programmateur se sent le représentant du festival, et d’autres membres lui reprochent de masquer leur travail de fond. Le limogeage a créé des tensions inévitables dans l’équipe, et Yoo Unseong a alors décidé de quitter effectivement le festival, non pas parce qu’il acceptait les raisons invoquées, mais en ayant constaté que la situation créée autour de lui ne permettait plus un fonctionnement normal du festival.

Vaincu aussi par le scandale, le directeur du festival avait eu auparavant la décence de démissionner. Reste qu’il a maintenu les arguments et être fier de céder à des caprices de la presse locale, cela semble assez pathétique. On demanderait maintenant à un programmateur d’être aussi organisateur de gala people, et plus chef de la com’. Alors que le principal problème est ailleurs. Les réalisateurs font se qu’ils peuvent, ou même se foutent de la gueule du monde, alors les films sont décevants. Que peut y faire un programmateur ? C’est la dessus que nous voudrions revenir : le sentiment que le cinéma d’auteur indépendant, celui qu’on voit dans des festivals « moyens » comme Jeonju (ou Locarno, Nantes, Rotterdam, etc…) offre parfois un visage désolant. Il y a heureusement toujours des films pour donner espoir.

Badak, une animation qui sort de l’eau

A part l’Eté de Giacomo, notons la nouvelle qui se confirme en Corée, l’animation apporte des histoires inédites et une vraie esthétique visuelle. 바닥, Badak , en compétition, est un film réjouissant, partant d’un excellent pitch : l’histoire d’un poisson pêché dans la mer, qui atterrit dans l’aquarium d’un restaurant de sushi, et va tenter de revenir « au pays », la mer tant rêvée. Elle est visible depuis l’aquarium, mais distante de quelques mètres, autant dire l’autre bout du monde. Ce pitch donne un foisonnement d’idées merveilleuses. Le poisson trouve dans l’aquarium une communauté de poissons au vécu différend, certains n’ayant connu que l’élevage industriel. Ils cultivent tous une religion de la fatalité, puisque régulièrement l’un d’eux est choisi pour être découpé. Ils font les morts dès que la main plonge dans l’aquarium. Ils essaient de sauter dans l’aquarium d’à côté, mais c’est celui des crabes, alors ils se font déchiqueter. Mais Badak, lui, a appris le langage « crabe » dans la mer. Il parle aussi le langouste, par exemple. L’ensemble est assurément un des grands scénarios de l’année. Le film est de plus très beau graphiquement. Il s’égare parfois un peu en comprenant des chansons qui tombent comme une arrête dans le plat, et il est trop court, une grosse heure. Mais c’est un film qui a mis des années à se faire, hors des studios. Chapeau les gars.

Si le travail d’un programmateur, pour revenir au débat précédent, est de choisir un film comme celui-là et de décider que ce serait le seul film coréen dans sa compétition, alors c’est du très beau travail. Car aucun autre film coréen ne valait celui-là dans le festival, et ce qu’on a vu d’intéressant en Corée après Jeonju, 은교 ou 건축 학개론 sont des films plus commerciaux, d’auteurs confirmés, plutôt du genre à faire de très bonnes soirées de gala. Mais les majors coréennes qui produisent ces films se moquent toujours des festivals. Autre problème de tout programmateur: il prend ce qu’on accepte de lui donner.

Des films pas toujours très fignolés…

On a bien vu des fulgurances chez d’autres réalisateurs à Jeonju, mais leur absence cruelle de moyens ou leur envie de faire vite, donne des films décevants. C’est le cas de Lee Sangwoo 이상우 avec Fire In Hellet des frères Kim Gok et Kim Sun. Ils sont venus avec deux courts métrages, mais ce sont des trucs quand même pas très fignolés. L’un, Comedy, aurait mérité du développement, et l’autre, Solution (photo), est au contraire trop long. Dommage, les deux projets ont des histoires excellentes, surtout Solution, parodie de télé réalité sur un gamin qui bouffe de la merde, que de la merde, celle que pond toute la famille, et comme c’est un gamin la merde est toute verte, toute mignonne. Il reste des moments hilarants, ces deux là n’ont pas encore la notoriété qu’ils méritent vu leur talent explosif.

Park Jung-Bum, qui fit sensation avec Le journal de Munsan 문산일기 en 2011, présentait lui un drôle de truc, pas très présentable : la première moitié d’un long métrage en cours, One Week. Ça s’arrête sans prévenir, à un moment d’évidence pas conçu pour être une fin. Et le réalisateur ne s’en ait pas caché. Le film est une commande du festival, et là on touche au problème de ces films de commande pour des thématiques (Paris Je t’aime, Chacun son cinéma, etc) ou des festivals (ils s’y mettent tous) qui sont rarement satisfaisants. En ayant appris auprès de réalisateurs ou producteurs comment se font ces films, on peut comprendre que le résultat soit baclé. Les réalisateurs ont aussi peu de temps que de budget pour rendre le truc, qu’ils acceptent de faire pour des raisons diverses.

Un délire filmique Sri-lankais qui enchante

Jeonju finance chaque année trois « Digital Project », des courts métrages qu’il commande à trois réalisateurs. Celui qui a le mieux utilisé l’occasion est le Sri Lankais Vimukthi Jayasundara. Il a offert un fabuleux délire filmique, Light in the Yellow Breathing Space, d’une ambition folle. Imaginez Terrence Malick qui ferait du Apichatpong après avoir fumé de l’herbe avec un moine Tibetain. Le sens du rangement n’est pas le fort du film, mais on est ébloui, et qu’est-ce qu’on se marre.

Le chinois Ying Liang, lui, a fait ce qu’il a pu, il a pris l’argent pour finir un projet de long métrage audacieux, When the night falls. Il brouille les frontières entre documentaire et fiction, et c’est un projet qui lui attire les emmerdes politiques habituelles des réalisateurs chinois qui ouvrent leur gueule. Ying Liang a une recherche évidente de la distance idéale, de la longueur juste, une démarche constante de réalisateur qui excuse son transgressement de la règle, puisqu’il était censé utiliser l’argent pour faire un court métrage.

Il y a donc les réalisateurs qui font de leur mieux en s’excusant d’avoir un peu triché, et puis il y a d’autres réalisateurs qui font ce qu’ils veulent et se moquent et du spectateur et du producteur. Le troisième « digital project », The great cinema party, est de l’opportunisme d’enfant gaté qui se la joue rebelle, un côté « take the money and run » détestable. Et déprimant, puisque cela provient d’un gars qu’on estimait plutôt, Raya Martin, auteur d’un beau film, Independancia. Il faut décrire la chose pour la replacer dans ce débat sur la marge de manœuvre d’un programmateur. Imaginons la tête dudit programmateur en recevant le résultat de la commande faite à ce réalisateur qu’il estime.

Une potacherie étirée en long métrage insupportable

La première partie est un assemblage d’images d’archives sans aucun son, ni aucun sens non plus. Cela raconterait vaguement des éléments de l’histoire des Philippines. 15 minutes quand même de foutoir sans son. Puis s’ensuivent plusieurs dizaines de minutes peut être filmées au téléphone portable (le son est encore plus atroce que l’image), éventuellement parfois dans un état éthylique avancé. Un groupe de potes du réalisateur (on connaît personnellement certains des noms, et un autre était là au festival, ce sont assurément ses potes) est venu le voir aux Philippines. Alors ils visitent, ils font la fête, ont des discussions de fêtards intellos bourrés comme on en a tous fait. Mais il n’y a pas une seconde, pas un dialogue intéressant. Et puis ils terminent en dansant sur de la techno. Ça devient noir, et les dernières 15 minutes sont de la musique seule, de la musique techno de soirée danse basique. On a pigé le truc : une première partie sans son, une deuxième avec du son et images « brutes », une dernière sans images. Genre tout un résumé du cinéma. Ça aurait été très sympa pendant, allez, 15 minutes (3 fois 5) ?

Une bénévole du festival attendant un réalisateur

L’opportunisme est d’avoir étiré ça sur plus d’une heure, pour en faire un long métrage et pouvoir dire « hé j’ai fait un nouveau long métrage ». Eventuellement sélectionnable dans les festivals du long métrage sur le seul nom du réal comme cela arrive souvent. Si j’ai dis « take the money and run » plus haut, c’est que en fait, au vu du film, on se demande où est passé le budget, si ce n’est dans la soirée et l’invitation des potes. Prendre l’argent d’un festival comme Jeonju et leur rendre un film de potache totalement irregardable, cela doit être une forme d’attitude punk qui en fait marrer certains. Pas nous. Ça m’aurait fait marrer si ça avait été financé par l’Oréal.

Voilà un dernier souci dont aurait pu se passer un festival comme Jeonju : que des fidèles du festival, se moquent de lui et donnent une image détestable de « l’auteur ». Et encore un exemple des vrais problèmes d’un programmateur. Même avec une commande faite pour se caler pile dans une programmation, des réalisateurs donnent quelque chose de très difficile à programmer : trois films qui totalisent trois heures au final, soit deux séances au lieu d’une. Voilà comment le principe même de ces « Digital projects », lancé par Jeonju il y a des années, et il était alors précurseur, se retrouve fragilisé par la faute des réalisateurs.

Le programmateur doit il alors en plus se muer en producteur ? Est-ce justement une erreur qu’un festival devienne financeur de films à travers ces projets ? Voilà les vrais questions. Un programmateur de films coréens doit aussi trouver dix films coréens alors qu’il n’y en a même plus dix de bons dans l’année. Il faut présenter des films d’auteurs forts alors qu’il n’y a pas une thune pour les payer, ou inviter des grands réalisateurs. Ces questions paraissent plus cruciales que des querelles de presse locale.

Alors oui, le festival de Jeonju 2012 était assez décevant dans les salles. Mais le programmateur a fait de son mieux pour faire émerger les vrais films. Et puis de toutes façons, Jeonju est toujours un havre de bonheur entre gens du cinéma indépendant. Cette année, une soirée improvisée dans la rue, assis sur des caisses de bières, à refaire le monde avec au moins 5 nationalités, cela nous rappelait le dernier job d’un programmateur, peut être le principal : susciter des rencontres.

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