En 2003, avec Lee Chang-dong qui tombe la cravate

J’ai fait cet article en 2003, après avoir eu l’occasion de rencontrer Lee Chang-dong, 이창동, qui était alors ministre de la Culture de la Corée du Sud. Moi, petit pigiste free-lance, je profitais de mon invitation à travailler avec un festival de Seoul (le Senef) pour proposer de faire un portrait de Lee Chang-donc à un magazine avec qui je collaborais : EPOK, ex magazine de la Fnac, qui était une garantie de bonne exposition. J’étais malin, le dernier Lee Chang-dong alors, Oasis, sortait en novembre, cela collait à l’actualité. Hervé Aubron, le chef d’édition (c’est à dire qui organise et corrige les articles) et aussi le responsable de la rubrique cinéma était très emballé par la proposition. J’ai donc pu faire l’interview avec l’appui du journal. En Corée, la facilité avec laquelle j’ai obtenu l’interview, en quelques jours, fut sidérante pour un homme de cet importance (surtout par rapport à moi…). Cela fut dû au travail merveilleux de Jean Noh, personnalité bien connue de l’industrie du cinéma coréen, qui était alors au service communication du Kofic (équivalent du CNC), et est depuis une journaliste/traductrice incontournable pour les relations cinématographiques entre la Corée et l’Occident.

En plein exercice, pensif, comme toujours, et se demandant alors s’il était bien à sa place…

Je raconte plus en détails comment s’est déroulée l’interview et comment était le personnage à l’époque. Je dois aussi préciser que cet article ne fut finalement pas publié en l’état : à la dernière minute, Hervé Aubron, la mort dans l’âme, m’a dit que les deux pages prévues étaient comme prises d’assaut par un autre article plus vendeur, ou meilleur, c’est la dure loi des journaux et des pigistes. L’article devait être réduit de genre 2/3 pour faire une petite page. Elégant et réglo, Hervé me paya les deux pages. Mais je lui avait alors dit que je ne me sentais pas capable de trancher moi même 2/3 de mon article, et il l’a bien compris. C’est lui qui se chargea de cette besogne qui ne plait à personne. Il le fit bien, et l’article, avec bonnes photos, et titre bien balancé, était quand même bien sauvé. C’est celui tout en bas, en photo.

Voici donc l’article in extenso. A noter qu’il était à destination d’un magazine très grand public, à peine « culturel », d’où une obligation qui m’avait été faite de présenter les choses généralement, y compris le cinéma coréen, à une époque où il explosait, certes, grâce à Oldboy ou Kim Ki-duk, mais restait très méconnu. Je ne pouvais pas aussi trop m’étendre sur des choses de politique locale, dont je savais d’ailleurs bien peu à l’époque. Lee Chang-dong était un symbole très fort parmi d’autres dans le gouvernement du président Rho Moo-hyeon 노무현, « de gauche », qui portait alors beaucoup d’espoirs et en a déçu certains. En 2010 Rho Moo-hyeon a attristé et sidéré la Corée en se suicidant.

J’ai ajouté des commentaires, en souligné, sur des changements depuis 2003.

Une fois assis, Lee Chang-dong enlève la symbolique cravate et la jette théâtralement

En 2004 au festival de Pusan, comme ministre… sans cravate.

Au ministère de la Culture et du tourisme de Corée du Sud, un bureau résiste au protocole : celui du ministre, Lee Chang-dong, en place depuis février (2003). Le jour de son investiture, il est venu au volant de sa voiture et sans cravate. Dans une déclaration qui fait le tour du pays, il a comparé ses fonctionnaires à des gangsters, tellement leur protocole lui faisait penser à celui des mafieux. Avant de l’interviewer, on a du attendre habillé de la sorte, auprès d’une poignées de secrétaires toutes en courbettes qui rappelaient l’importance du personnage. Dans un bureau officiel, c’est bien un ministre en cravate qui nous sert la main, mais, une fois assis, l’homme enlève le symbolique artifice et le jette théâtralement à l’autre bout de la table de conférence. Puis il allume une cigarette. Lee Chang-dong quittait ainsi son costume d’« ambassadeur de la culture coréenne » pour mettre la casquette « réalisateur », celle qui l’a fait connaître. Son troisième film, Oasis, représente un cinéma coréen en grande forme et d’un pays lucide par rapport à ses problèmes. Le cinéaste n’a rien du tâcheron officiel, il est plutôt, comme les frères Dardenne en Belgique, un critique acerbe de sa société, respecté mais jamais intégré.

L’homme est tout en contradictions, son corps imposant essayant tant bien que mal de les contenir toutes. Sa promotion couronne à 49 ans un parcours modèle : né dans une famille aisée de province (Daegu), il a pu faire des études littéraires à Séoul. Il est d’abord un écrivain réputé, puis rejoint le cinéma avec deux scénarios pour le réalisateur Park Kwang-su, To The Starry Island et A Single Spark, des films qui accompagnent le renouveau du cinéma coréen dans les années 90. En 1997, Green Fish le lance d’emblée comme un cinéaste majeur, puis le second, Peppermint Candy, fait sensation en Corée et va à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes. La consécration vient avec Oasis, Prix de la mise en scène et d’interprétation féminine au festival de Venise 2002. Lee Chang-dong n’a donc pas manqué d’occasions de mettre la cravate. (depuis, on sait qu’il a eu encore plus de succès avec son éclatant retour de 2007, Secret Sunshine, et Poetry en 2010, tous deux en compétition à Cannes).

De la dissidence aux tapis rouges, en passant par l’écriture

Mais il était aussi du côté des étudiants qui manifestent en 1980, lorsque la Corée est une quasi dictature militaire. Son premier roman, Jeonlli, évoque les émeutes sanglantes de cette année-là à Kwangju, un « Tien An Men » local. Son deuxième livre, Nokcheon (que je disais « non traduit, comme les autres », alors que depuis, il a été traduit en français), affichait clairement sa couleur polémiste dans son titre coréen : « Nokcheon est couvert d’excréments». Peppermint Candy, aussi, remue littéralement la merde : le film démarre par un suicide, puis remonte vingt ans en arrière pour raconter le massacre de Kwangju, la torture dans les commissariats et la crise économique de 1997. Green Fish est la chronique désenchantée d’une ascension sociale, de la province jusqu’à la mafia de la capitale. Avec Oasis, Lee Chang-dong  semble offrir un échappatoire en racontant un amour fou, mais c’est une idylle impossible concrètement, mirage dans un désert de sentiments. « Les gens pensent que je suis pessimiste, admet-il. Mais je crois que je suis optimiste. Si le spectateur peut avoir une affection pour le destin d’un personnage, c’est là que commence l’espoir ». Il a accepté son rôle de ministre avec « l’espoir d’un petit changement dans les sujets qui m’ont fait réfléchir ». Mais, contradiction oblige, il a longuement hésité à endosser le costume.

« Puisque nous sommes au Ministère de la Culture, les fonctionnaires doivent penser et réagir librement, comme les artistes. »

Lee Chang-dong réfléchit avant tout sur la liberté et ses entraves, mène la guerre contre les carcans, dans la société ou à l’intérieur de soi. « Il est très difficile de changer les fonctionnaires, c’est mondialement connu, dit-il sans mettre de gants. Puisque nous sommes au Ministère de la Culture, les fonctionnaires doivent penser et réagir librement, comme les artistes. Le plus important est d’être libre ». En matière de cinéma, il a du d’atteler à défendre un modèle d’« exception culturelle » inspiré par le système français. La Corée du Sud s’est en effet doté de quotas qui oblige les cinémas à programmer un certain nombre de films coréens. Lee Chang-dong fut responsable d’un comité de soutien au système et maintient fermement cette conviction une fois au ministère. Le pays a une fréquentation qui fait pâlir d’envie: depuis début 2003, 50% de films sont locaux, seul Matrix s’intercale entre quatre coréens en tête du box-office. Minority Report avait même été un moment dépassé par… Oasis ! (Noter que depuis, malheureusement, Poetry a été un four total en Corée, il a fait 10 fois plus d’entrées en France…) Le pays ne produit qu’une soixantaine de films par an (environ 200 en France), plutôt 80 aujourd’hui, mais maintient l’équilibre entre grosses productions comme Shiri ou 2009 Lost Memories et films d’auteurs audacieux. « Mais si on regarde de près, il y a beaucoup de choses à améliorer », constate le cinéaste-ministre. Ainsi la distribution des petits films ou à la fin de restrictions visant les films japonais, pour encore plus de diversité.

Son oasis, il la trouve dans sa voiture, avant d’aller affronter les cravatés : « Je met la musique à fond et je chante »

Oasis, 2002

Sur sa propre liberté, le ministre est beaucoup plus pessimiste. Son oasis, il la trouve dans sa voiture, avant d’aller affronter les cravatés : « Je met la musique à fond et je chante. En dehors de ce moment, je ne me sens pas très libre au ministère ». Il dit avoir eu « l’impression de rentrer dans un monde complètement inconnu ». Les héros de ses films sont des inadaptés à un univers d’hypocrisie. Celui d’Oasis est rendu débile par sa famille conservatrice. « Le personnage de Jong-du est quelqu’un que tout le monde n’aime pas, explique Lee Chang-dong. Il ne sait pas comment s’adapter à la société. De temps en temps, elle l’utilise pour faire des choses que les autres n’aiment pas faire ». Jong-du aime une tétraplégique qui désarticule un corps meurtri et s’exprime péniblement, parfois juste en hurlant. Avec son interprétation, l’actrice Moon So-ri créé une forme d’art sidérante. Il y avait déjà un personnage d’handicapé dans Green Fish. Pour Lee Chang-dong, c’est est un rappel autobiographique (un membre de la famille est handicapé) et une façon claire de montrer le refoulé de la société, ce qu’on cache parce qu’il exprime le vrai fond.

Lee Chang-dong en 2009

« Leur point commun est d’avoir un problème de communication », résume t-il. C’est aussi ce qu’on dit de lui, à un niveau moindre évidemment. « Il a une tendance à être très peu communicant, raconte Moon So-ri, l’actrice d’Oasis et de Peppermint Candy. Il peut prendre deux heures pour exprimer sa pensée ». Un journaliste coréen le juge « difficile au premier abord », mais c’est, là encore, une question de style : « L’habit de tous les jours convient bien à cet homme modeste et pensif», écrit-il par la suite. Sans cravate, Lee Chang-dong parle en effet longuement d’Oasis, de son idée de l’amour (« un rêve partagé, alors que normalement, ce que j’ai rêvé ne peut pas être rêvé par quelqu’un d’autre ») ou de son envie d’« expérimenter à quel point un film peut communiquer avec les spectateurs ». Il  a abandonné le plan fixe, habituel dans les films asiatiques. Voilà pourquoi un ministre de la 11ème puissance mondiale disserte, dans son bureau, sur la caméra portée : « Je voulais donner une impression d’instabilité entre la réalité et le fantasme. Je voulais aussi casser l’« encadrement », car un cadre est quelque chose de complet. La caméra portée tremble, comme la frontière entre le monde parfait et l’instabilité. »

« Quand même, je me demande si je ne suis pas devenu trop philosophe.»

Passer du « fixe » à la caméra portée, c’est ce qu’il fait au ministère. Alors que l’interview aurait pu se terminer au bout de la demi-heure prévue, avec l’attaché de presse qui fait irruption dans le bureau, le ministre a discuté une heure, sans être dérangé, comme s’il avait la journée devant lui. Alors pendant ses autres moments « sans cravate », l’idée lui est elle venue de filmer sa liberté au sein d’un ministère ? Sa réponse est cinglante: « Je ne l’envisage pas du tout. Parce que ce serait une histoire que je déteste et que les spectateurs n’aimeraient pas ». L’homme Lee Chang-dong a décidément du mal avec son costume : « Quand même, je me demande si je ne suis pas devenu trop philosophe. J’essaie d’être le même homme. Mais les gens me regardent différemment et quand je parle, je ne peux pas être aussi franc qu’avant. De temps en temps je me sens déstabilisé. Est-ce que j’ai vraiment changé ? ». Peut être seulement de cravate. En 2012, confirmation : il n’a pas changé.

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