Kim Ki-young, le feu sacré

La sortie en salles françaises de La servante 하녀 de Kim Ki-young 김기영 est l’occasion de ressortir un long article que j’avais fait sur ce réalisateur adulé des cinéphiles coréens. Ce texte initialement fut prévu pour une revue qui ne fut pas publiée (Asiascope, bloquée à l’imprimerie par manque d’argent), il a finalement accompagné un cycle de films coréens que j’avais programmé à Nantes. Je l’ai mis à jour en fonction de visionnages et réflexions complémentaires.
Bande annonce française de La servante
« Mr Monster », un des cinéastes les plus populaires et adulé des cinéphiles de Corée
Générique de La servante (하녀) : un enfant refait maniaquement des figures ultra complexes avec un fil entrelacé dans ses dix doigts. Dans quel triturage expérimental on s’engage ? Cette séquence résume les films de Kim Ki-young, essais entre anthropologie et psychologie qui ressassent jusqu’à la folie absurde des thèmes en apparence simple : un fil dans les mains d’un enfant, quoi de plus mignon ? Une scène aussi idéale à analyser est une indication pourquoi Kim Ki-young est un des cinéastes les plus populaires de Corée, surnommé « Mr Monster ». Au vu de six de ses films, quatre diffusés à la Cinémathèque française dans le cadre de la rétrospective « 50 ans de cinéma coréen »,  un existant en DVD import et un autre vu Séoul, on comprend le côté « monstre ». Grand esthète, auteur obsessionnel et artisan de série B, on peut le rapprocher de Dario Argento. Jean-François Rauger, programmateur de la Cinémathèque, ajoute Stroheim et Bunuel. Excusez du peu.

Né en 1919, Kim Ki-young a réalisé 32 films et il n’en resterait que 17. On en montre surtout huit, ceux de la rétrospective du festival de Pusan 1997, et un autre miraculeusement découvert en 2011 dans une université américaine, le premier film de Kim Ki-young, Box of death 주검의 상자 (1955), sur lequel j’écrivais plus longuement ici.Le voir est un crève-coeur car le son a disparu, et les films de Kim Ki-young sont en général dans des états déplorables. Yangsan Province  양산도(1955), trouvable en DVD, a des scènes manquantes, dont la fin. La servante, avant d’être restauré, grâce à l’aide de la fondation Martin Scorsese et du festival de Cannes), faisait pleurer tellement la copie existante en France, par exemple, était trouée de partout, avec des sous-titres fantaisistes, et La Femme insecte (충녀, 1972) était une version espagnole (?!) tellement sinistrée (couleurs baveuses, taches, son pourri…) qu’on avait l’impression de visiter des ruines. Mais les films restaient inouïs et c’est à cela qu’on reconnait un maitre. Comme je l’écrivais à propos de Box of Death, la seule première image du film, de son premier film, est typique de Kim Ki-young, parce que c’est une flamme, et voir cette seule image, pour un cinéphile coréen, était un pur bonheur.

Kim Ki-young est réputé pour La servante, immense succès populaire, dont La Femme insecte 충녀, The Woman of fire 화녀et The Woman of fire 82 화녀 ’82 sont considérés comme des remakes, ou tout du moins des variations sur le même thème. Mais cette idée est très réductrice sur Kim Ki-young, se premiers films et le somptueux I-eoh Do 이어도 montrent la richesse de son cinéma. La servante est une matrice et un choc, vu sa date de réalisation, 1960. C’est un crescendo ininterrompu qui part d’un petit adultère pour finir en folie furieuse. Un happy-end conclut sur un « rien ne vaut la vie familiale », mais soit c’est une obligation de la censure, soit une ironie mordante tellement Kim Ki-young s’attache à décrire de quelles horreurs est capable l’humain quand on lui fait miroiter l’amour. Une servante est introduite dans une famille par une ouvrière qui veut se venger d’un homme marié. Il trompe de nouveau sa femme avec la servante, mais la met enceinte. Ah l’idiot, erreur fatale ! Car l’innocente paysanne est prête à une violence que le spectateur n’imagine même pas. En plus elle seule sait où est la mort aux rats. C’est une maligne… mais elle maîtrise mal l’escalier. Il va lui faire très mal à la tête.

Les décors comme source de malaise pour le spectateur et de jeux pour les personnages

Cette scène d’escalier, reprise en encore plus trash dans The Woman of Fire 82, nous amène à l’élément clé de l’univers Kim Ki-young : l’utilisation des décors comme source de malaise pour le spectateur et de jeux, tantôt érotiques, tantôt horrifiques, pour les personnages. Kim Ki-young les enferme dans des intérieurs aussi torturés que leurs esprits, complexes, filandreux : retour au fil entre les mains de l’enfant (la psychanalyse imprègne ses films, on y revient plus loin). Les matières les plus opposées possibles se mélangent, c’est surchargé de bibelots, pendules, tableaux incongrus, croisillons -toujours l’obsession de l’entrelacement- paravents, vitraux et même parfois filmé au travers plusieurs de ces textures. Quand Kim Ki-young passe à la couleur, c’est le festival du mauvais goût. Tentez d’imaginer du pop art dans une chaumière savoyarde habitée par une vieille marocaine et vous avez à peine idée de cette folie décoratrice qui exprime, à elle seule, un malaise tenace. Dans La Femme insecte, la concubine verse des bonbons multicolores sur une table vitrée et invite le mari à faire l’amour dessus. La scène est vue de sous la table, les chairs se collent aux bonbons, ce qui enlève d’emblée l’érotisme torride qui s’annonçait. Park Chan-wook est à l’évidence le cinéaste coréen moderne qui a le plus repris cette obsession, mais avec moins de brio et plus de clinquant nouveau riche.
Ce découpage par le décor est doublé d’un montage très savant pour que les personnages soient, au choix, dans la solitude (visages sur des fonds nus) ou la complexité (les décors), qui les rend tous les deux fous. Même dans les extérieurs réalistes, l’humain aura toujours un truc en travers de sa route, impossible d’avoir le champ libre. Même sur la plage. Celle de The Woman of Fire 82’ sera ainsi surchargée de fortifications anti-débarquement.
I-Eoh Do (1977) se passe à Jeju, île entre la Corée et le Japon, aux somptueux rochers torturés qui à eux seuls renferment de nombreuses histoires. Conte fantastique d’une fabuleuse richesse thématique sur des légendes des marins et des îles, I-Eoh Do est illuminé par des séquences de fantastique désuet à la Mizoguchi et chauffé par des scènes torrides. Ainsi cette adolescente entravée qui hurle sur des rochers battus par une mer déchaînée. Kim Ki-young fait passer toute énormité dans une grande vague baroque qui emporte tout.
Les femmes dans toute leur force et diversité
I-Eoh Do est aussi l’idéal pour le grand fantasme du réalisateur : les communautés de femmes, car les iles du Sud où le film a été tourné sont celles de femmes travailleuses en l’absence des maris partis en mer ou sur « le continent ». Dans la trilogie des servantes, les femmes se liguent pour faire tomber l’ordre familial, mais cette guerre ne mène à aucune victoire, car la femme est un animal comme l’homme. Les ouvrières de La servante ou les prostituées de La Femme insecte forment un vrai gang prêt à s’étriper.
Ces portraits de femmes balaient le spectre le plus extrême des émotions, tout comme de multiples types physiques : l’actrice de La servante a un étrange visage d’ingénue foldingue, une audace incroyable pour l’époque et même maintenant, antithèse des mignonnes en vogue du cinéma coréen actuel. Kim Ki-young ausculte ses personnages au plus profond de leurs refoulés. Il dit s’être inspiré des théories freudiennes pour La servante, d’où, sûrement, cette fascinante introduction par l’enfance pour un film sur des adultes qui vont régresser.
Kim Ki-young a fait des études de médecine, sa femme était médecin et il traite ses personnages en biologiste, comme le narrateur de La Femme insecte qui annonce : « Après avoir étudié les insectes, j’ai appris que certaines femelles dévorent le mâle après accouplement. J’ai fait les mêmes recherches sur l’être humain ». Il disait très sérieusement, ainsi dans le bonus du DVD Yangsan Province, avoir basé ses scénarios sur des histoires vraies. C’est fort possible car selon lui et d’autres critiques, La servante reflète parfaitement la situation sociale et l’état des couples coréens au début des années 60, d’où le succès du film. Yangsan Province et les autres premiers Kim Ki-young qui seraient disparus, comme The first Snow (1958) et The defiance of teenagers (1959), appartiennent à la veine réaliste qui parcourait alors le cinéma coréen, initiée par Les fleurs de l’enfer de Shin Sang-ok (1958). Les scénarios de Kim Ki-young paraissent pourtant absurdes, faisant faire à ses personnages des promesses insensés. « C’est parce qu’il juge que la société coréenne est absurde », conclut le critique coréen Ha Gil-jong. Imparable.
Une obsession du feu, une envie de tout faire cramer
La Corée peut être aussi ultra-violente, alors rayon gore, le malin ne manque pas de trouvailles. The Woman of fire 82 s’amuse ainsi avec une broyeuse de carcasses animales qui donne de la pâtée (et la vache folle !) aux poulets. Evidemment, on attend le bras qui va passer dedans. Sans compter les vrais pétages de plomb formels. The Woman of Fire 82 verse dans l’onirisme fou, les amoureux deviennent couleur de cendres dans une chambre en métal et la scène d’amour se termine sur des statues, toutes les folies se rejoignent alors : les acteurs, le décor, la mise en scène. L’obsession première de Kim Ki-young est d’ailleurs la chose la plus dangereuse et incontrôlable qui soit : le feu. Box of Death et Yangsan Province, ses deux premiers films, montraient déjà d’heureux signes de déviance avec des bougies, torches, incendies à gogo, prêt à tout faire crâmer. Et les extrêmes se rejoignent quand, partant des flammes (de l’enfer évidemment) Yangsan Province finit avec les amants au paradis. Tout passe chez Kim Ki-young. Le culot, chez lui n’est pas un vain mot.
Mais cette séquence des amants au paradis n’est que racontée dans le bonus DVD de Yangsan Province : elle a été détruite. C’est que le goût de l’époque n’aimait que le réalisme. Le DVD n’a maintenant plus de fin. Même malgré lui, Kim Ki-young est cruel. Comme on le disait au début, voir ces films mutilés, dévorés par le temps, est une épreuve pour l’amoureux des images,  considérer ce qui a disparu est encore plus triste, rien qu’à entendre parler des films. Ainsi Killer Butterfly (1978) et Carnivore (1984) que le livret de Yangsan Province décrit comme des films qui « brisent le sens de réalité du spectateur » et « entrent dans un stade surnaturel ». Ou ces autres titres inouïs : Touch-me-nots, Transgression, Love of Blood Relations, Promise of the flesh. Ultime tragédie, quelques mois après avoir été réhabilité à Pusan, après 10 ans d’inactivité car ses derniers films étaient des échecs, Kim Ki-young est mort en 1998. Par le feu. C’est trop fou. Dans l’incendie de sa maison, avec sa femme, c’est trop romantique. L’histoire ne dit pas ce qui a mis le feu. Une servante ? Tant de mystères chez le bonhomme. Par contre, il est certifié, et toujours aussi follement Kim Ki-young, que son dernier film s’appelait : « Une expérience qui vaut la peine de mourir ».
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