Le cinéma coréen vise l’ennemi

park-geun-hye-on-the-front-cover-of-time-magazineCe 19 décembre aura lieu l’élection présidentielle en Corée, et le cinéma coréen s’en fait l’écho, faisant resurgir un cinéma politique et réveillant aussi, heureusement, les inspirations. Les fictions 26 years et National Security, notamment, expriment une angoisse profonde de voir la forte popularité de Park Geun-hye 박근혜, femme candidate qui donne une image jolie en façade, mais terrifiante dans le fond : celle du conservatisme capitaliste le plus immonde ou, peut être pire encore, un vide de pensée propice à tous les débordements. Comme du Marine Le Pen matinée de Georges Bush mais aussi de la fille de Pinochet (si elle existe). C’est que Park Geun-hye est la fille du dictateur Park Cheung-hee, dictateur bien connu des cinéphiles puisque c’est le président de President’ Last Bang. Ce fut elle qui obtint la censure des premières minutes du film. Park Geun-hye joua à l’origine le rôle de première dame à la place de sa mère dans les dernières années de la dictature, et est maintenant soutenue par toute l’arrière-garde de son père.

Pas moins de quatre films sont sortis en Corée ces dernières semaines pour alerter l’opinion non pas sur Park Geun-hye elle même, mais plus finement, pour faire réfléchir (dans le bon sens) les électeurs. Car on sait qu’il n’est jamais payant en campagne électorale d’attaquer frontalement un candidat (cf le Farenheit 9/11 de Michael Moore). Alors ils ont choisi de rappeler d’où vient Park Geun-hye, lui répondre sur ses déclarations à propos des exactions contre les opposants des années 70, prolongées dans les années 80. Elle disait en substance que bon, ils y étaient allés un peu fort, ok, mais le pays était en guerre, on va pas en faire un plat pour quelques baffes.

Des films brutaux, douloureux, rageurs

Sur ces quatre films, focalisons nous sur les plus vus, deux fictions, sortis ces dernières semaines, 26 years 26 년 et National Security남영동1985. Ce sont deux films brutaux, très douloureux, qui indiquent à quel point la peur, mais aussi la rage salvatrice, est violente.

anime26 Years s’annonce comme un énorme succès et c’est une bonne nouvelle, car le film est intéressant. Il commence et se termine pourtant par un déluge de sentimentalisme qui pourrait en rebuter plus d’un. La première demi-heure expose moult détails du massacre de Gwangju en 1980, massacre de civils qui demandaient plus de liberté, point d’orgue d’un long mouvement de contestation nationale. L’armée fit un carnage pendant neuf jours, ce qui se solda par environ 2000 victimes. Le but du film est de rappeler que le président de l’époque est encore vivant et inpuni.

Le massacre est présenté en animation, une belle animation très expressionniste, aux tons mélancoliques, d’une qualité exceptionnelle. Une raison est que le projet vient d’un manga publié en ligne. Une autre raison de choisir l’animation est que cela permet de montrer des séquences de violence inouïe qui, en images réelles, classeraient le film en gore. C’est déjà assez choquant comme cela de voir des gamins se tenir les tripes, des mamans se faire exploser la tête. Le tout dans un déluge de larmes comme cela fut le cas en réalité.

La réalité en animation, la fiction en revenge movie

Les larmes prennent une forme plus rentrée et rageuse dans la suite du film, qui passe à quelque chose de totalement fictionné. Les rescapés des séquences précédentes sont devenus adultes. Chacun de leur côté, ils vivent mal les traumatismes du massacre, notamment un, qui réussit à faire passer cela avec un peu d’humour, qui donne des coups de tatanes à toute télé qui diffuse l’image du président haï. Un PDG de société réunit ces personnes pour leur proposer de se venger en tuant le président. Ils essaieront par deux fois, et le film n’est composé presque que de la préparation et exécution de ces deux fois. La première, spectaculaire, est une des meilleures séquences d’action du cinéma asiatique récent, d’autant plus émouvante qu’elle est le récit d’un grand ratage.

fullsizephoto261792C’est que cette bande est un assemblage hétéroclite d’amateurs, comme dans The Host ou nombre de films coréens, qui préfère toujours mettre l’accent sur un groupe de pieds nickelés pathétiques, mais sympa, que sur des pros. Toute la pression est ainsi mise sur la tireuse, Mijin, personnage qui rappelle celui de Bae Doo-na dans The Host. Elle contrôle mal ses nerfs devant  l’enjeu, et flippe d’autant plus que pour la première tentative, elle manie un fusil à pompe qui restera dans les annales : un truc bricolé avec un moteur dans un sac à dos, qui met genre une minute à se mettre en pression. Brillante idée de mise en scène pour alimenter le suspense.

Mijin est interprétée par une présentatrice de talk show local très connue pour ses engagements militants, Han Hye-jin한혜진. Elle campe très bien une pauvre fille qui veut bien faire, totalement concentrée dans sa mission, qui refusera de laisser la place à une petite amourette. Elle est filmée comme une icône de la révolution, notamment dans de magnifiques plans extérieurs où, perchée sur une grue, elle se détache dans le ciel, elle semble dominer tout Séoul et contrôler le destin du film. A la fin, elle mettra d’interminables minutes à tirer, pétrifiée par le poids de son destin, accablée par la perspective très probable de tuer son compagnon à la place de la cible, comme dans la séquence d’ouverture de Skyfall.

Une belle obstination qui met du temps à atteindre son but

tireuseLes dernières séquences du film, plusieurs minutes de cris et pleurs, pourront sembler insupportables. Mais à l’instar de The Chaser ou des poursuites de chez Bong Joon-ho, 26 years insiste sur le destin pathétique des coréens, leur envie rageuse d’avancer, bloquée par l’ordre (ici les barbouzes au service du président). La seule force des personnages est leur obstination, et cette obstination met du temps à atteindre son but. Ces séquences ne marchent qu’à l’épuisement. Il faut pleurer, pleurer, hurler s’il le faut, avant d’être heureux, là où les films américains donneront toujours une impression de grande facilité pour ses héros.

Autre différence avec un canevas à l’américaine, la fin est ouverte, bel acte de courage, suivi d’un épilogue très malin. Une séquence sans un mot, entièrement tournée vers le spectateur. Elle nous demande ce qu’on a envie de croire, et si on veut que se répète à l’infini le même ballet de voitures noires renfermant lourds secrets et gras dictateurs.

Financement moitié par souscriptions et via internet

26 years est un premier film mais sa grande maitrise d’ensemble et la beauté de la direction artistique n’est pas celle d’un bleu. Le réalisateur, Cho Geun-hyeon 조근현 est un des grands directeurs artistiques du cinéma coréen. Enfin l’originalité de ce film n’est pas d’un ordre que politique et cinématographique. Sa production est un exemple très moderne de « crow funding », financement en ligne par souscription. Environ 15% du budget a été trouvé grâce à 15 000 financeurs privés. Les noms sont tous au générique, comme ce fut le cas pour A Single Spark, grand film politique des années 80, écrit par Lee Chang-dong. Pour 26 Years, un chanteur, Lee Seung-hwan 이승환, a de plus mis 1 million sur les 4,5 du budget. En 2008, le même projet n’avait pas pu se faire, son tournage avait été bloqué 10 jours avant car les financeurs s’étaient tous débinés. Tout cela en dit long sur la difficulté de faire des films à teneur politique en Corée. Mais le film a finalement eu le budget qu’il lui fallait et est une réussite tant artistique que commerciale, donc le pays a bien les ressources pour résister.

National Security, mise à nu de la torture en 1985

namyeongdong1L’autre film ouvertement politique sorti ces dernières semaines, National Security, s’est fait de façon un peu plus indépendante, mais son réalisateur, 정지영 Jeong Ji-yeong, a bénéficié du succès du son précédent film, Unbowed 부러진 화살. National Security veut tout simplement montrer ce qui se passait donc dans les locaux de la KCIA (=Korean CIA) en 1985. 1985, c’est pas des vieilles histoires, c’est hier, vous étiez déjà nés pou beaucoup d’entre vous. Et en 1985, ça torturait à tour de bras dans des sous-sol à deux pas de la mairie de Seoul. Des tortures usant des techniques millénaires, les mêmes que les Nazis, les barbouzes d’Algérie, les khmers rouges. Des coups, de l’eau, de l’électricité. Seule variante locale : faire manger un bocal entier de poudre de piment.

Tout cela est raconté par le menu dans le film, qui se focalise sur l’essentiel. Il n’y a qu’un héros, c’est un personnage réel, qui est devenu député, puis a raconté son calvaire dans un livre. Les autres personnages sont tout aussi réels, et des coupures de journaux, puis des témoignages additionnels, étayent la véracité de l’ensemble. Le film se passe presque entièrement dans une pièce, une « chambre » et salle de torture. Il n’épargne rien des tortures, c’en devient presque un manuel. Mais le plus terrifiant n’est pas cela, parce que finalement on a déjà vu ça peu ou prou, même si souvent hors champ. Le plus étonnant, et payant politiquement, est la démonstration que cette torture était totalement inutile, qu’elle n’a pas pu ramener une seule information utile, contrairement aux tortures de guerre.

La KCIA est en effet obsédée par le démontage d’un système qui n’existe pas. Ils cherchent un « responsable » alors qu’il n’y en a pas. Ce qu’ils torturent, comme le héros, sont de petits militants de la démocratie, des étudiants, père de famille, vaguement chefs de comités locaux, qui manifestent ou font des pétitions, pour demander juste une ouverture du régime. Des militants façon Tien An Men 1989. La KCIA cherche des espions de Corée du Nord alors que le problème n’est que interne à la Corée du Sud.

Un film qui a une mission et la remplit calmement

acteurNational Security n’est malheureusement pas un film subtil, qui cherche la grande idée de cinéma comme S 21, L’armée des Ombres, ou Hunger, pour citer des films emblématiques sur les « calvaires en prison ». C’est un film qui a un objectif, une colère à expulser, et remplit sa mission le plus calmement possible, en gardant sa colère rentrée. Il use d’artifices narratifs manipulateurs, de musique tire-larmes, mais reste mesuré, tellement le sujet est fort en lui même. Reste que la meilleure séquence est la dernière, des retrouvailles entre victime et bourreau qui sont enfin sans aucun artifice. Si le film avait été un peu plus comme cela, il aurait été non seulement un film efficace, mais en prime, un film de cinéma intéressant comme 26 years. Enfin notons que les deux films partagent le même acteur, 이경영 Lee Kyeong-yeong, un vétéran du cinéma coréen, qui a deux rôles importants, mais symboliquement très différents : le bourreau de National Security, le PDG qui mène la vengeance dans 26 years.

Trailer de 26 years

Trailer de National Security

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