Première pluie, premier amour, belle découverte

Première pluie/Early Rain (초우) est un classique peu connu, mais apparemment très populaire en Corée. C’est l’ami Pierce Conran de Modern Korean Cinema qui a attiré mon regard sur ce film. Et comme il est visible sur Youtube, gratuitement, avec sous-titres anglais, via la chaine de la Korean Film Archive, il était facile de se faire une idée. Cet article est la version longue et modifiée d’un article pour Inside Corea.

L’idylle d’une servante de l’Ambassade de France

movie_imageJ’étais intéressé parce que 초우 raconte l’idylle d’une servante de l’ambassade de France. Cette servante a un jour l’occasion de porter un imperméable français et est toute excitée d’avoir ainsi un symbole de luxe « parisien ». Il faut dire qu’elle s’excite pour bien peu, c’est une fille nunuche, typique des personnages féminins des films populaires des années 60 en Asie, une caricature des femme-enfant comme on en trouve encore aujourd’hui. Avec son imper’, elle sort dans un bar jazz et rencontre un homme qui a l’air riche, parce qu’il a pris de l’argent à une amante et se prétend patron d’entreprise. En fait, il n’est que réparateur de voiture. Comme la servante porte un si bel imper, il croit qu’elle est riche, alors elle dit être la fille de l’ambassadeur. Par la suite, elle demande à son amant de se rencontrer uniquement les jours de pluie. Pourquoi ? Pour qu’elle puisse mettre son imper et maintenir l’illusion. Idée de scénario géniale et tellement mignonne.

초우1La servante est alors enchantée du moindre jour de pluie, elle virevolte avec son parapluie et toutes ces séquences sont des moments charmants, décalés, et de plus en plus graphiques. Le réalisateur s’amuse à faire nombre de transitions avec des parapluies qui bouchent l’écran, et a pu bénéficier de moyens assez conséquents pour rendre la pluie abondante. La pluie battante à l’écran, c’est toujours très payant visuellement, et en plus, un peu de vêtements mouillés érotise tout. Le film devient alors très joyeux en son milieu, mais le fond reste très amer.

Un amour de pauvres de plus en plus poignant

초우Car le film dépeint un amour sur des bases fausses, qui devient vite triste, l’amour de deux pauvres qui jouent aux riches pendant quelques semaines. La pluie de printemps, devenue pluie d’été, se termine en pluie d’automne, la pluie joyeuse devient une pluie mélancolique, avec des séquences très dure du côté de l’homme. La pluie froide d’une nuit glauque semble glacer ses mains, qui s’accrochent à la grille de l’Ambassade de France, dans laquelle il ne peut rentrer. La même pluie, quelques minutes avant, fouettait sa gueule tombée sur le pavé, écrasée par un talon de femme. Celle qu’il a arnaqué pour lui tirer de l’argent mais qui avait eu le malheur d’avoir un peu d’amour pour lui.

Sur la fin, le film le jeu amoureux se transforme en plongée dans la dureté des vraies amours. Cette amante que l’homme a utilisée lui fait payer le fait d’avoir eu des sentiments déçus, et la servante voit sa vie bouleversée. Elle est « devenu une femme » après une scène d’amour soudainement sublime, magnifiée par des cadres somptueux. La fin est alors une ode à un amour franc, d’un romantisme fou, entre deux amants qui se sont avoués leur faiblesses, et semblent prêt à s’aimer dans les grands champs ouverts, leur univers à eux, loin de leur deux prisons de pauvres, l’Ambassade pour elle et le garage crasseux pour lui. En offrant une porte de sortie à ses deux personnages la fin du film s’avère très surprenante pour l’époque, les films coréens de l’époque étant généralement marqués par la fatalité de destins tous tracés, soit 100% mélos soit 100% joyeux.

초우10Le côté français qui avait suscité ma vision s’avère un prétexte, on ne voit même pas un seul français de tout le film, et d’ailleurs cette Ambassade de France est une vaste blague. Tout le personnel semble coréen. Il est également aberrant que l’homme pense que la servante puisse être la « fille de l’ambassadeur de France » puisque cette fille ne pourrait être que française ! Mais plusieurs éléments restent très intéressants dans le rapport à la France. C’est le pays du luxe, des riches, et aussi du romantisme, du beau langage amoureux, des clichés encore très forts aujourd’hui. Outre l’histoire adorable de l’imper, plusieurs moments sont très métaphoriques : l’Ambassade est filmée comme un palace idyllique du point de vue de la femme, mais comme une tour d’ivoire inaccessible, entourée de barbelés, pour l’homme. L’homme essaie aussi de parler français pour connaître le « langage amoureux ». Il répète une petite présentation en français devant la glace, comme un jeune premier qui va à une boum dans un film français d’éducation sentimentale, façon Antoine Doinel. Secondes cultissimes qu’on se jure de replacer en extrait un jour où l’on fera un long métrage en Corée. Il dit aussi « adieu » à son amante à un moment, nous rappelant que c’est une expression mondialement répandue, jusqu’en Corée donc.

Deux acteurs emblèmes de l’époque

초우9Le film s’améliore au fur à mesure qu’il avance. Il ne faut pas être rebuté par le côté frustre de la mise en scène, le son est ainsi très pauvre, par exemple, comme tous les films asiatiques de l’époque, qui ne s’étaient pas encore mis au son direct. On oublie deux personnages d’acolytes garagistes insupportables, des « idiots du village » en surjeu permanent, type de personnage typique des vieilles comédies moralistes. Enfin il faut reconnaître que l’actrice principale, Moon Hee 문희, a un jeu (ou est dirigée dans ce sens) pour le moins limité, il faut un peu de temps pour s’habituer à ses minauderies assez niaises. Même si sa beauté ne nous la rend évidemment pas désagréable. C’est le film qui la rend meilleure, le personnage étant peu à peu enserré dans le mélo, la poussant alors dans des vraies profondeurs, même si on sent plus la force graphique des cadres qu’une force dans son jeu.

초우12Par contre, l’acteur, Shin Seongil 신성일, est d’une grande force et d’une constante sobriété, et son rôle est bien plus complexe. C’est en fait lui qui mène leur couple dès leurs premières rencontres. Ces deux acteurs sont des emblèmes des années 70, des visages récurrents des grands succès populaires de l’époque. Avec Yun Jeong-hee 윤정희, l’actrice de Poetry 시, ils formaient paraît-il un « golden trio » des acteurs favoris de Corée. Au final, cela fait beaucoup de raisons de découvrir ce film, et son réalisateur est aussi un sacré personnage méconnu du cinéma coréen.

Jeong Jin-woo, réalisteur méconnu qui a fait ce film à 26 ans

Jeong Jin-woo

Jeong Jin-woo

Il y a d’autres perles dans la cinématographie de son réalisateur, Jeong Jin-woo 정진우. Il était jusqu’ici absent des radars cinéphiles et des rétrospectives. Mais il a quelques faits d’armes marquants : il a ainsi réalisé First Rain a 26 ans et fait son premier long métrage à 23 ans, ce qui force le respect. Il fait partie de ces réalisateurs-producteurs asiatiques multi-tâches et multi-genres, prolifiques entre les années 60 et 80, puis souvent disparus dans les années 80, en même temps que la dictature, balayés par la vague de jeunes que nous connaissons bien aujourd’hui. Il a tout de même tourné en 1993 et 1995, même si ce sont des films qui n’ont apparemment pas marqué, peut être de lourd pensums de réalisateur roublard. Il fut surtout connu pour une série de film un poil érotiques, 심봤다 Wild Ginseng et encore plus une sorte de dyptique,뻐꾸기도 밤에 우는가 Does Cuckoo Cry at Night et 앵무새 몸으로 울었다 Parrot Cries with Its Body.Les deux films sont visibles, comme First Rain, sur le Youtube de la Korean Film Archive, voir ci-dessous. Jeong Jin-woo garde un style finalement assez reconnaissable (parlons d' »auteur? »), proche de celui de Im Kwon-taek 임권택 mais un peu plus épris de formes graphiques et de scènes chaudes à visée très populaires.

Jeong Jin-hee 정진희 in 뻐꾸기도 밤에 우는가 Does Cuckoo Cry at Night

뻐꾸기도 밤에 우는가 Does Cuckoo Cry at Night

Jeong Jin-woo affectionne les transitions graphiques, voire abstraites, et donne ainsi à ses films un rythme comme un univers visuel très équilibré. Il se permet des cadres parfois fous, comme une obsession pour les trous dans Does Cuckoo Cry at Night. En général, le filmage est majestueux, de surcroit  dans une nature sublime pour le dyptique précité, grandes épopées campagnardes. Il pousse ses histoires dans un romantisme également fou et majestueux, autour de figures féminines typiquement coréennes, rejoignant là aussi Im Kwon Taek. Là où Im Kwon taek révéla Kang Soo-yeon 강수연, Jeong Jin-woo nous offre une actrice irradiante et sexy, Jeong Jin-hee 정진희, qui affola les cinéphiles pendant les années 80 (avant de disparaître pour se marier exactement à l’âge de 30 ans). On en reparlera sûrement. Il y a aussi surement de belles choses du côté de When winter arrives 사울이 가면, avec la même actrice Moon Hee,  ou Hanging Tree  자녀목, pour ne citer que les titres apparemment populaires et munis de titres anglais. Cette Première Pluie n’est assurément pas tombée en vain.

Article en anglais sur le site de la Korean Film Archive.

뻐꾸기도 밤에 우는가 Does Cuckoo Cry at Night

앵무새 몸으로 울었다 Parrot Cries with Its Body

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