Le transpercecoeur

song kang hoLe Transperceneige 설국열차 n’est pas un film sur un train mais sur ses passagers. Bong Joon-ho 봉준호 a eu l’intelligence de centrer son film sur les personnages et non la machine, de nous raconter une humanité en marche et non un train qui fait rouler l’humanité. De fait, encore plus que dans la BD originelle, on saura peu de choses de ce train, à quoi il carbure, sur quels rails. Le prologue est d’ailleurs un peu chiche par rapport aux récents Pacific Rim ou World War Z qui mettent longuement en place leurs univers. Ici vous pouvez voir une version animée qui imagine ce prologue absent. On saura juste qu’à un moment les hommes ont voulu traiter le réchauffement climatique avec un gaz refroidissant et qu’ils ont apparemment forcé sur la dose et obtenu juste un refroidissement excessif.

Personnages tous changés par rapport à la BD

carte

Mais peut être que Bong Joon-ho avait décidemment voulu se concentrer sur les passagers du train et ne pas s’égarer dans des longs préliminaires. Il se fout un peu du pourquoi, et d’ailleurs, tout au long du film, au fil des wagons pourrait-on dire, il s’embarrasse de moins en moins avec la vraisemblance. La BD proposait déjà un postulat plein de trous (comment peut on avoir construit un circuit de rails autour du monde, par exemple) Bong Joon-ho reprend l’idée, change un peu le pedigree du train (il devient une propriété privée au lieu d’être un programme mondial), garde la trame principale (un homme de la « queue » du train veut aller en tête de train) et quelques anecdotes. Au dessinateur de la BD, Jean-Marc Rochette, il confie la belle tâche de dessiner des dessins de personnages qui formeront un des fils conducteurs de ce train.

curtisMais tous les personnages ont changé. Dès le début, Bong Joon-ho prend son temps pour d’abord faire vivre ses héros, dépeignant une communauté chaleureuse tout autant que malheureuse, comme le font les meilleurs réalisateurs américains vintage. Il se sort admirablement bien de la contrainte de cette aberrante coproduction : financement coréen, tournage en Tchécoslovaquie, qui a fourni nombre de seconds rôles, et casting majoritairement anglo-saxon. Il y a certes un petit souci avec le héros, trop fade et carré, ce Chris Evans qui avait incarné jusqu’ici Captain America et un des Avengers, bonjour la finesse. Quoiqu’il arrive a bien craquer sur la fin, quand toutes ses prévisions s’écroulent. Peut être a t-il été choisi pour le seul plaisir de voir se fissurer ce blog de glace d’acting bourrin.

Bong Joon-ho s’attache surtout aux visages, surtout les plus distordus, parce que déjà les corps sont embourbés dans des vieilles fripes du côté des pauvres, et puis que l’étroitesse du train, le sentiment claustrophobe permanent, comme la pénombre récurrente, l’empêche souvent de filmer en pied, de s’attarder sur des corps. Bong Joon-ho filme certains visages avec une durée étonnante dans un blockbuster. La mort d’un des personnages donne lieu a un plan sublime, que Bong Joon-ho fait durer plus longtemps que l’aurait fait bien d’autres.

Un cadeau pour l’ex petite de The Host, Ko Aseung

yona

Mais surtout, le réalisateur coréen donne à ses compatriotes deux rôles magnifiques, des seconds rôles sur le papier, des rôles majeurs en terme de cinéma. Il s’amuse avec Song Kang-ho 송강호 en lui donnant un rôle de soi disant spécialiste de la sécurité du train qui semble avoir cramé la moitié de ses neurones à coup de drogue psychédélique. Le plan sur le visage de Song Kang-ho fumant sa première cigarette est un sidérant moment de suspension à la Wong Kar-wai, un instant de bonheur cinématographique, une complicité entre l’acteur, qui savoure totalement son timing, et son metteur en scène. Le personnage de Song Kang-ho est secondé par celui de Yona, sa fille, un personnage totalement inventé par rapport à la BD, magnifique cadeau donné à la jeune actrice Ko Hasung 고아성. D’elle, on ne verra presque que son visage, tellement il irradie. On le reconnaît de suite : c’est celui de la petite fille de The Host 괴물, celle qui était kidnappée par le monstre. On avait un peu perdu de vue ce visage, Ko Hasung étant juste apparue ça et là dans quelques films, ainsi dans Une Nouvelle Vie 여행자. Elle a maintenant 22 ans et Bong Joon-ho lui offre, sans qu’on puisse en dire plus, la fin de son film. Avant elle joue le rôle de l’ingénue avec candeur et subtilité, ayant toujours une expression ou geste qui marque. C’est de bonne guerre, Bong Joon-ho a magnifié ses acteurs coréens et j’imagine que personne dans le monde refusera de s’amuser avec Song Kang-ho et de s’émerveiller avec Ko Hasung.

Sauvagerie, bétise, maladresses, que de l’humain

kang ho 2Les visages et le soin apporté à chaque personnage créé une émotion permanente, et aide à vibrer à chaque péripétie. En bon geek, Bong Joon-ho a découpé son train comme un jeu vidéo à étapes. Non seulement il se moque de la vraisemblance, et en plus il agence, comme à son habitude, des séquences aux tonalités différentes. Il réussit dans tous les registres, et la maestria de Bong Joon-ho est vraiment d’être juste en toute circonstances, avec le surcroit de style qui enchante le spectateur. On peut juste trouver que les plans de l’extérieur du train ont une drôle de texture trop artificielle, très 3D. A part cela, c’est tout de même largement au dessus de la mêlée en terme d’idées de plans. Bong joon-ho utilise ici quelquefois le ralenti, et on pense un instant qu’il esthétise la violence. En fait, il la méprise, il la met à distance et en même temps nous rapproche du personnage de Curtis, il nous laisse le regarder. Curtis déteste l’usage de la violence mais n’a pas le choix pour avancer. Lorsque les insurgés font face à une horde de mercenaires moyenâgeux, armés de piques et haches, Bong Joon-ho prend son temps pour faire monter la terreur et nous faire ressentir l’effroi des héros. Ils vont se faire massacrer et nous le découvrons avec eux. Plus tard, nous découvrons avec Yona, et sa joie innocente, une fête en boite de nuit décadente.

ecoleTous ces personnages n’ont pas de grande interaction entre eux. L’humanité que dépeint Bong Joon-ho est faite de solitaires qui s’allient seulement lorsque chacun d’entre eux y voit un intérêt : se sauver. Vers la fin, tout n’est que désillusion, sauvagerie, bétise et maladresses. Rien que de l’humain. Bong Joon-ho aime bien faire déraper ses personnage sur quelque chose. Cela ne manque pas encore ici, il y a une hilarante glissade à  cause d’un poisson. Et comme dans The Host et Memories of Murder 살인의 추억, il y a des erreurs de dosage. La fin du film, critiquée ça et là sous des motifs divers, est pourtant très humaine, l’histoire de quelqu’un qui n’avait pas pensé à toutes les conséquences. Les derniers plans sont somptueux, clôturant un film comme on avait rarement vu, un des rares films de science-fiction vraiment émouvant. Le pari est réussi et Bong Joon-ho en ressort encore grandi, plus que jamais superstar incontestée du cinéma coréen.

Bande annonce française.

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